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Le Paradise

 

Chapitre sept

Une invitation.

 

Je me suis remis à creuser; mais ce ne fut pas si facile et je n'ai guère progressé ce matin-là. J'attaquais maintenant une terre glaise qui résista aux premiers coups de bêche que j'ai voulu donner. J'avais saisi à deux mains le manche de la bêche et frappé verticalement, de toutes mes forces, comme avec un pilon. J'avais aussi tenté d'enfoncer à coups de pied le fer de la bêche et qu'est-ce que cela avait donné ? presque rien, tout juste une éraflure sur cette couche de glaise plus dure que de la terre battue. C'est à la pioche qu'il m'a fallu recourir, et encore : frapper avec la tranche plate du fer n'avançait pas à grand chose, j'avais l'impression de tasser la terre davantage que de la creuser. Je me suis donc rabattu sur le côté avec le pic et là, oui, je parvenais tout de même à effriter la surface, sur quelques centimètres de profondeur, faisant sauter de petites mottes de terre jaune; mais très rapidement je fus épuisé. J'ai dû me reposer, inondé de sueur et les bras flageolant. J'en ai profité pour réfléchir : je me suis dit que j'avais à résoudre trois problèmes avant de continuer et que, de toute façon, continuer ainsi il n'en était pas question.

Piocher dans un trou d'un diamètre relativement restreint, comme le mien, cela peut à la rigueur aller tant qu'on est en surface, mais ensuite ? Plus on s'enfoncera, plus l'amplitude des mouvements de la pioche sera limitée par les bords du trou si bien qu'arrivera un moment où cette amplitude, cet élan que l'on donne de très haut à la pioche et qui fait son efficacité, se trouvera réduite à presque rien, autant piocher avec une fourchette. Dans mon cas de figure, donc, la pioche ne semblait pas l'outil adapté, inutile de s'éreinter, au sens propre du mot pour une fois. L'outil adapté, ici, c'était de toute évidence le marteau-piqueur et je me suis à nouveau félicité d'avoir prévu cet achat; dans ma demi-défaite, ce me fut un premier motif de réconfort : mon problème n'était pas résolu, loin delà, du moins avait-il été préalablement bien pensé ce qui était l'essentiel. J'abandonnai pioche et bêche au bord du trou et, puisque j'avais progressé dans la réflexion, je jugeai indispensable d'avancer d'autant sur le terrain. Je pris donc une pelle et entrepris de débarrasser le fond du trou du peu de déblais que j'avais si péniblement produits pour en emplir la moitié de l'un de mes seaux de plastique gris, de manière à ce que ce problème-là soit réglé, que la place soit nette, prête pour le travail au marteau-piqueur.

Le second de mes problèmes tenait justement à ces fameux seaux destinés à transporter les gravats. J'en avais deux, prêts à remplir, posés au bord du trou. Mais il sautait aux yeux que si je continuais au marteau-piqueur, travaillant donc beaucoup plus vite, mes deux malheureux seaux auraient vite fait d'être pleins (le premier l'était déjà à moitié). Il me faudrait alors cesser de creuser pour monter les vider dans la fosse, les redescendre, reprendre le marteau-piqueur. Or je n'envisageais pas de m'interrompre ainsi à tout bout de champ dans ma tâche. Tous les gens qui ont tant soit peu creusé un jour quelque part comprendront que lorsqu'on creuse, on creuse; il faut n'avoir l'esprit qu'à cela; on n'arrête pas si facilement de creuser histoire de se débarrasser des gravats. Creuser est une chose, les gravats en sont une autre, dont on ne doit s'occuper que plus tard, le moment venu, à la fin d'une phase de terrassement par exemple, à l'occasion d'une pause, mais qui doit venir d'elle-même, naturellement. (Il ferait beau voir, tout de même, que ce soit ce sous-produit, les gravats, qui impose son rythme au travail principal ! S'il est une chose que je me suis toujours attaché à nettement distinguer dans ma vie, c'est l'essentiel de l'accessoire; or il était clair dans le cas présent que creuser représentait bien l'essentiel de ma tâche, la production de gravats, leur évacuation, n'en constituant qu'un épiphénomène, incontournable certes, néanmoins secondaire). Par conséquent les deux seaux que j'avais prévus se révélaient tout à fait insuffisants; s'en tenir à eux constituait même un véritable risque pour le bon déroulement de l'entreprise : à monter et descendre sans cesse ces deux seaux, n'allais-je pas gaspiller des forces précieuses, voire perdre tout ou partie de mon énergie ? (On m'objectera, je le sais, que la masse de gravats à déplacer sera la même, que j'aie deux seaux pour les transporter ou cinquante, ce que j'admets volontiers. Mais ce n'est là qu'un point de vue de physicien, relevant d'une logique mécaniste que je récuse car elle met délibérément de côté l'impondérable facteur humain : s'astreindre à monter deux seaux toutes les cinq minutes ou consacrer une demi-heure, lorsqu'on a fini de creuser, à en vider une vingtaine, ce n'est pas du tout la même chose; le "travail", bien sûr, est le même si l'on veut, en termes de physique; mais moi, je fais partie de ces gens qui préfèrent s'atteler entièrement à une tâche pour ensuite se consacrer à une autre - creuser d'abord, débarrasser ensuite - au lieu de tout mélanger ainsi, essentiel et accessoire, si bien qu'on ne sait plus exactement ce que l'on fait. C'est une question de méthode, de tempérament). Bref, je suis arrivé à la conclusion qu'il n'était pas possible de travailler ainsi, avec seulement deux seaux, et qu'avant toute chose il était indispensable de m'en procurer quelques autres - au moins une dizaine - que je disposerais autour de mon trou, ce qui me permettrait de creuser tranquillement, l'esprit libéré de toute autre préoccupation, jusqu'à ce qu'ils soient tous pleins. Je sais qu'il y a des gens qui peuvent se lancer dans n'importe quel travail de façon désorganisée, sans prévoir, et qui improvisent. Moi, non; il faut que tout soit prêt, que j'aie sous la main tout ce qui me sera nécessaire afin d'être dans une disposition d'esprit favorable; il n'y a que dans ces conditions que je travaille de manière efficace.

C'est la raison pour laquelle j'ai si peu avancé ce matin-là. J'ai passé le reste de la matinée à faire des courses à Castorama où je suis retourné me procurer dix seaux de terrassier, tous ceux qu'il y avait à ce moment-là dans le rayon, ce qui, soit dit en passant, n'a pas manqué d'inquiéter la caissière. Lorsqu'on utilise deux ou trois seaux, sur un chantier ordinaire, c'est bien le bout du monde (à moins qu'il s'agisse d'une grosse entreprise de bâtiment mais qui, alors, ne se fournit pas dans ce genre de magasin). Elle a haussé des sourcils incrédules en me voyant empiler ça sur son tapis roulant mais n'a fait aucun commentaire (et ce n'était pas à moi, tout de même, de lui fournir des explications; je ne vois pas pourquoi j'aurais dû me justifier). Elle en a déboîté un pour saisir le code et a tout enregistré sans rien dire. Je suis passé comme cela, comme si de rien n'était, comme un client quelconque. J'en avais profité pour prendre aussi une baladeuse, avec une rallonge - encore un détail que je n'avais pas initialement prévu -, mais cela, c'est passé comme une lettre à la poste; quoi de plus commun que d'acheter une baladeuse lorsqu'on entreprend des travaux ? Et puis, la baladeuse, je n'en avais acheté qu'une.

Cette baladeuse-là représentait la solution du troisième problème qui m'avait arrêté ce matin. Mon trou, en effet - une fois cassée la dalle de béton et la couche de mâchefer déblayée -, avait maintenant une quarantaine de centimètres de profondeur. Il était situé, comme on le sait, tout au fond de ma cave. Or celle-ci n'avait d'autre éclairage qu'une simple ampoule suspendue au milieu. Il est aisé de comprendre que, dans ces conditions, le fond de ce trou commence à se trouver dans l'ombre que lui faisaient les bords et que, plus je creuserais, moins j'y verrais clair (sans même envisager le moment où, ayant creusé suffisamment profond, j'entreprendrais d'élargir l'excavation; à ce moment-là, sans la baladeuse, je me trouverais dans le noir absolu). C'est pourquoi la première chose que je fis en rentrant, vers midi, après avoir descendu tout mon matériel, fut de suspendre la baladeuse à un clou juste au-dessus du trou.

Je la branchai. Et ce fut un changement du tout au tout : nu, sans aucune ombre portée, le fond du trou m'apparut plus petit, dénué de tout mystère, assez ordinaire somme toute et j'en fus plutôt déçu. Je pus constater l'inanité de mes efforts du matin, à la pioche, et cela me conforta dans ma décision de changement de stratégie; j'avais bien fait de m'arrêter, de ne pas insister; à quoi cela m'aurait-il mené de m'obstiner ? Une authentique connaissance de soi, remarquai-je alors, indispensable à la réussite dans quelque domaine que l'on envisage, consiste précisément à savoir distinguer l'opiniâtreté de l'obstination, de manière à ne pas se fourvoyer en vain dans des tâches qui seraient au-dessus de nos forces. Bien entendu cela reste assez délicat et il peut arriver que, croyant échapper à celle-ci, on renonce à celle-là prématurément. Combien d'entreprises ambitieuses n'ont-elles pas été vouées à l'échec, combien de vies gâchées faute de n'avoir su opérer ce subtil distinguo ? En ce qui me concernait, et dans le cas présent, il n'y avait pas de doute possible : la lumière crue de ma baladeuse confirmait de toute évidence le bien fondé de mon choix; jamais je ne serais parvenu à quoi que ce soit en continuant à piocher de la sorte; la couche de glaise, malgré mon acharnement de ce matin, je ne l'avais pas entamée de plus de deux ou trois centimètres, et encore seulement au milieu. Si je n'avais pas fait grand chose aujourd'hui (à part l'orifice de la fosse que j'avais dégagé), ce n'était tout de même pas du temps perdu : j'avais fait le bon choix de l'outil à utiliser, j'avais mes seaux sous la main, j'avais la lumière. Les meilleures conditions se trouvaient réunies.

Plutôt satisfait de cette mise au point, je décidai d'aller déjeuner avant de reprendre le travail, un travail qui se présentait bien désormais; et lorsqu'un travail se présente bien, il n'y a pas de risque à provisoirement l'abandonner, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Ce qui est dangereux, ce qui risque de tout compromettre, c'est abandonner un travail qui se présente mal car il sera d'autant plus difficile à reprendre. Mais ce n'était pas le cas; je n'avais pas à me soucier de cela (si j'insiste, c'est que je me surprends souvent à me préoccuper malgré tout de ce dont je n'aurais pourtant pas à me soucier). Ce n'est donc que par pure précaution, afin que tout soit fin prêt, que j'ai disposé, avant de remonter préparer mon repas, mes douze seaux au bord du trou, alignés l'un contre l'autre, en deux rangées de six. J'ai jeté un dernier coup d'oeil sur l'ensemble avant de débrancher la baladeuse; puis j'ai éteint l'ampoule et je suis remonté.

Finalement j'avais vu juste en décidant de commencer au printemps; les conditions ne pouvaient pas m'être plus favorables : la journée était splendide. Tout allait donc pour le mieux, c'est ce que je me suis dit en émergeant de ma cave pour rejoindre la cuisine. Lorsque cela va bien, je ne rate jamais l'occasion de me le dire - pourquoi s'en priver ? - et il ne s'agit pas de quelque simpliste technique d'auto-persuasion, genre méthode Coué, puisque, on a pu le constater, quand ça va mal, je me le dis aussi. Non, il s'agit seulement d'apprécier les choses telles qu'elles sont, en toute honnêteté, afin de ne pas laisser la part trop belle à cette hypocondrie endémique qui fait suffisamment de ravages parmi nos semblables. Parfois, en effet, cela ne va pas si mal; il est important de le reconnaître et je n'y manque jamais.

Je m'étais prévu un repas des plus simples, de manière à ne pas perdre de temps : deux œufs sur le plat accompagnés d'un peu de riz qu'il n'y avait plus qu'à faire réchauffer. Mais je me suis senti dans de telles heureuses dispositions en pénétrant dans ma cuisine ensoleillée que j'ai résolu de m'octroyer un extra, quitte à y consacrer dix minutes. Je me préparai donc un petit saladier de carottes râpées, arrosées d'une vinaigrette enrichie de quelques gouttes de jus de citron dont l'acidité se marie si bien à l'arrière-goût sucré des carottes lorsqu'elles sont fraîches.

Il faut dire que j'adore éplucher les carottes, les belles carottes, régulières et suffisamment grosses. Pas avec un couteau, en grattant, ce qui produit un crissement désagréable et fait gicler partout de minuscules particules d'épluchure et de jus; non, pour les carottes, je préfère l'un de ces ustensiles à pommes de terre que l'on appelle je crois "économiseurs" et qui vous font de belles lamelles de peau presque translucides tout en parachevant la forme initiale du légume que l'on fait tourner dans sa main. C'est pour moi un plaisir, une satisfaction intellectuelle, dirais-je presque; une tâche que l'on accomplit sans effort et dont le résultat, immédiat, n'a jamais rien de décevant. La tâche idéale autrement dit, telle que devraient être toutes celles que nous entreprenons. Mais restons réalistes, nous ne pouvons pas faire qu'éplucher des carottes, aussi gratifiant que ce soit. Je me limitai donc aux deux carottes qui m'étaient nécessaires, que je râpai en quelques secondes d'un coup de mixer. Tout compte fait cela n'entraînerait aucune perte de temps de manger ces carottes puisque de toute façon il fallait laisser les œufs mijoter dans la poêle et mettre chauffer le riz au bain-marie.

Le téléphone a sonné au moment où je tirais la chaise pour me mettre à table. Je reçois si peu de coups de téléphone que cela me fait toujours sursauter. Cela me semble toujours surprenant qu'un appel puisse venir de l'extérieur et m'atteindre jusqu'ici, quand je suis tranquille chez moi, accaparé par mes occupations. J'ai repoussé la chaise et suis allé dans le séjour décrocher. C'était Jean-Louis.

« Grégoire ? a-t-il fait. Ca va ? Jean-Louis...

- Je t'avais reconnu, je lui ai dit.

- Moi aussi je t'ai reconnu, gars, qu'est-ce que tu crois ? »

Je voyais mal quel mérite il avait à reconnaître ma voix quand c'est lui qui appelait, chez moi, et qu'il y avait déjà pas mal de temps que je vivais seul. En tout cas cela le faisait rire. Il faut préciser que Jean-Louis rit presque en permanence; il n'arrête pas de blaguer et de rigoler de ses propres blagues, quel que soit le sujet de la conversation. Certains de nos amis, à cause de cela, le jugent plutôt immature et superficiel; moi, non. Je lui ai dit à mon tour :

« Ca va ?

- Ca va, pas de problème... Mais toi, dis donc, on ne te voit plus ? C'est pire que quand tu bossais ! (Il s'est remis à se marrer et moi, ça me faisait du bien de l'entendre plaisanter de cela). Justement, c'est à propos de ça je t'appelle (il s'était calmé) : on s'est dit tout à l'heure, avec Marianne, puisqu'il ne passe pas de lui-même, cet idiot-là, faudrait peut-être qu'on aille le chercher. Ce soir, tu serais libre ?

- Ce soir ? (Deux idées interféraient dans ma tête, l'une passant sans cesse devant l'autre ce qui m'empêchait d'y voir clair : le gaz, que j'avais allumé sous mes œufs sans parvenir à me rappeler si je l'avais laissé à feu vif pour les saisir ou si je l'avais déjà baissé; et le PARADISE, dont je me rendais compte tout à coup que j'avais plus ou moins l'intention d'y aller ce soir).

- Vers huit heures, comme d'habitude... On devait d'abord seulement prendre un pot avec les Henry; puis on s'est dit, avec Marianne, que ce serait aussi sympa de faire un petit truc... simple, hein, bien sûr !

- Je vous apporte quelque chose, alors... un dessert ? (Je venais de comprendre, en proposant cela, que j'avais accepté son invitation et que je n'irais pas au PARADISE ce soir-là).

- Sûrement pas ! Rien du tout ! Marianne a déjà tout prévu. On est un couple moderne, nous, tu sais : quand on reçoit les copains elle prépare tout (il a ricané comme je sais très bien qu'il fait, entre ses dents serrées; ça produit un chuintement bizarre; puis il a repris son sérieux). Alors c'est d'accord, on t'attend ?

- D'accord, je lui ai dit. Tu es sûr que j'apporte rien ? (Mais je pensais déjà à autre chose : puisque j'allais chez eux à huit heures, je devais me remettre au travail au plus tôt; il faudrait arrêter vers sept heures pour prendre une douche et je voulais que mon après-midi soit bien rempli afin d'avoir la conscience tranquille et profiter de ma soirée. Et puis il y avait toujours le problème de mes œufs qui me turlupinait; je me préparais à une catastrophe).

- Sûr ! a-t-il tranché. Ne t'en fais pas pour ça, gars. Allez, à ce soir.»

Dans mon impatience d'aller voir ce qui se passait, j'ai raccroché presque avant lui pour me précipiter à la cuisine en espérant qu'il ne s'en était pas rendu compte.

Je m'attendais au pire : le beurre brûlé et de la fumée partout. Il n'en était rien. Les œufs mijotaient en grésillant comme il faut; j'avais baissé le gaz avant de partir. Il n'y avait qu'un point sur lequel mon programme serait perturbé : ils étaient déjà cuits; il fallut les arrêter le temps de manger mes carottes et, du coup, au lieu de savourer mon entrée l'esprit tranquille, je dus l'ingurgiter un peu à la va vite. Je ne m'en suis pas formalisé, au contraire; cela montrait - si la démonstration était nécessaire - combien peu souvent la réalité correspond à nos attentes, à la façon dont nous l'avions préalablement pensée. Il suffisait d'un rien - un coup de fil inopiné - pour que le petit plaisir que nous nous étions promis en préparant un repas se transforme en incontournable contrainte et perde toute saveur : s'il n'y avait pas eu ces carottes râpées, j'aurais pu commencer tout de suite par les œufs, qui étaient à point, tandis que là, non seulement je n'apprécierais pas comme il faut les carottes mais sans doute aurais-je aussi des oeufs trop cuits. Pourtant, comme je viens de le dire, je ne m'en suis pas formalisé outre mesure car, d'une part il y a toujours satisfaction à tirer la leçon du moindre inconvénient ou accident imprévu de la vie, et d'autre part le contexte était désormais complètement différent : étant invité ce soir, il fallait mettre à profit les quelques heures qui me restaient dans l'après-midi pour faire avancer mon travail, étrenner les seaux neufs que je venais d'acheter. Je n'avais plus qu'une idée : expédier mon repas au plus vite pour redescendre à la cave.

Cet après-midi-là, on peut dire que j'ai été content de moi. Le dispositif que j'avais prévu s'est montré particulièrement efficace. Je défonçais la glaise au marteau-piqueur puis j'emplissais les douze seaux rangés au bord du trou. J'allais les déverser là-haut, dans la fosse, deux par deux, en six voyages. Ce n'était ni trop long ni trop fatigant, juste ce qu'il fallait; un parfait équilibre entre les impératifs d'un rendement raisonnable et mes possibilités physiques. A chacun de ces cycles, je pouvais constater le progrès accompli : mon trou s'approfondissait chaque fois d'une bonne vingtaine de centimètres si bien qu'à la fin de la journée il avait atteint au moins un mètre de profondeur et qu'il fallait désormais y descendre pour creuser. C'est à partir de ce moment-là qu'il est devenu à proprement parler un trou, à partir du moment où j'y suis descendu; car qu'est-ce qu'un trou dans lequel on ne peut même pas descendre ? C'est à partir de ce moment-là aussi que j'ai pu apprécier le choix judicieux de ses dimensions : un mètre sur un mètre, c'était exactement l'espace nécessaire pour y pouvoir travailler à son aise; plus grand, je me serais épuisé à charrier inutilement des volumes de terre superflus; plus petit, je n'aurais rien pu y faire. Un mètre carré c'était donc la taille idéale et je n'avais pas à regretter d'y avoir si longuement réfléchi la veille. Cela aussi constituait une parfaite réussite, avoir trouvé le point d'équilibre entre la réflexion et l'action : trop réfléchir m'aurait sans doute bloqué et je n'en serais pas là où j'en étais aujourd'hui; à l'inverse, commencer à creuser inconsidérément aurait pu donner un trou aux dimensions inadéquates et je m'en serais mordu les doigts. Or là, ce trou était exactement ce qu'il fallait qu'il soit; il était à ma taille.

C'est la réflexion que je me fis, là, au fond de mon trou, les coudes naturellement appuyés sur le bord de ciment comme à l'appui de ma fenêtre. Cela produit une étrange impression de s'accouder ainsi sur le sol de sa cave, cela modifie considérablement notre perspective, notre façon de voir les choses les plus familières. Ne serait-ce que pour cette impression-là, me suis-je dit, cela valait déjà la peine d'entreprendre ce travail.

 

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