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Le Paradise

 

Chapitre cinq

Rencontre avec un lapin.

 

Le PARADISE n'était qu'un bar de nuit tout à fait ordinaire mais, ne fréquentant guère ce genre d'établissements, je pouvais difficilement m'en rendre compte; ce n'est qu'aujourd'hui que je peux le dire. Vu de l'extérieur, à part son enseigne au néon, il ne se signalait que par un étroit verre bleuté, en losange, encastré à hauteur des yeux dans une porte sombre et massive. Et comme il n'y avait pas de réverbère à proximité, ce verre bleu dans l'obscurité prenait une allure mystérieuse de vitrail éclairé du dedans, prometteur de cette sorte de spiritualité profane que seraient la lumière, la chaleur et la convivialité de l'intérieur. Après avoir poussé cette porte imposante - qui, contre toute attente, déjoua l'effort que j’avais pressenti en s'ouvrant presque seule, mais n'est-ce pas le cas de beaucoup de portes ? – je me suis trouvé à l'extrémité d'une longue pièce en forme de couloir baignée d'une fade lumière rose bleuté. Entre le bar, à droite, décoré de panneaux de miroirs au tain rose, et les cinq ou six tables perpendiculaires au mur de gauche, que séparaient des banquettes de velours mauve, ne subsistait qu'un passage étroit conduisant à une arrière-salle qu'on devinait plus vaste, plongée dans une pénombre chatoyante de dancing. Il en provenait une musique indéfinissable, douce et lente, où la voix d'un saxo soprano, peut-être, s'efforçait de dégager quelque vague mélodie d'un fond de cordes plus ou moins sirupeux et confus.

Aussitôt je me mordis les doigts d'être entré au PARADISE : dans cette première salle, hormis le barman qui lisait un journal étalé sur le zinc, il n'y avait pas un chat; pas grand monde dans l'autre non plus sans doute. Pour moi, qui ne venais chercher là qu'un peu de chaleur humaine, c'était vraiment le bon choix ! Mais il était trop tard pour se raviser : l'homme, derrière le bar, avait brièvement levé les yeux de son journal pour m'adresser un léger signe de tête et je me sentis en quelque sorte redevable envers lui; si je devais être l'unique client de la soirée je pouvais d'autant moins me dérober. Je n'osai pas faire demi-tour pour sortir.

Je m'appliquai donc à choisir une table, hésitant entre celle du fond, contre la cloison, et la précédente vers laquelle je me dirigeai finalement, comme si je n'étais venu que pour m'installer là, en vieil habitué, à ma place attitrée. Sur l'épaisse moquette mauve assortie aux sièges on avait l'impression de ne se déplacer que sur la pointe des pieds.

Ce fut précisément à ce moment-là, tandis que je me calais sur l'assise rebondie de la banquette, face à l'arrière-salle, qu'apparut le premier lapin. Il émergea de la pénombre de la piste de danse et se tint quelques secondes immobile sur le seuil, entre les tentures qui séparaient les deux pièces, comme pour prendre l'exacte mesure de la situation avant de se décider à venir vers ma table. En même temps j’en distinguai tout au fond un second qui se déplaçait aux bras d'un petit homme replet dont la chemise blanche, passant de l'ombre à de changeantes lumières roses et bleues, retint un instant mon regard. Les longues oreilles de ce lapin-là oscillaient laborieusement en fonction d'un rythme qui devait correspondre à celui de la musique et il tournait régulièrement la tête, à droite, à gauche, selon que son cavalier l'entraînait dans un sens ou dans l'autre.

« Bonsoo-oir !... » modula Cynthia dans un éblouissant sourire de star.

Confus de ma distraction, je relevai les yeux vers elle. Elle se tenait si près de moi que je n'aurais même pas eu à tendre le bras pour toucher l'arrondi de sa hanche qu'une sorte de combinaison collante, d'un gris pelucheux, moulait exagérément. Carmin vif, avec cette rutilance des rouges à lèvres à la mode en ce moment, son sourire était demeuré comme figé tandis que ses yeux, dans l'attente d'une réaction normale venant de moi, erraient ailleurs, quelque part bien au-dessus de ma tête. N'ayant le choix qu'entre sa hanche et ses lèvres, je parvins tout de même à trouver une contenance dans la contemplation de la fourrure grise et blanche de ses oreilles; je m'efforçai de reconstituer là-dessous ce que pourrait être l'intégralité d'un visage de femme - sa chevelure, le modelé particulier de sa joue - et du coup je ne dus pas avoir la répartie suffisamment rapide à son goût. « Bonsoo-oir ! » insista-t-elle patiemment, reproduisant la même modulation accompagnée du même éblouissant sourire. « Bonsoir... » finis-je par articuler en désespoir de cause, ce qui n'était sans doute pas exactement ce qu'elle attendait puisqu'elle changea avec agacement de jambe d'appui et daigna baisser les yeux sur moi pour s'enquérir de façon plus explicite - tellement je devais ne rien comprendre - sans plus faire les frais de sa gracieuse modulation, avec vulgarité presque : « Vous prendrez quoi ? »

C'est cela qui la perdit – enfin, qui la mit à ma portée, je veux dire -, le fait de retomber de ses hauteurs apprêtées, à cause de la fatigue peut-être ou peut-être par dédain pour ce client qu'elle jugeait ne pas en valoir la peine. Elle était redevenue une simple femme, une banale serveuse qui faisait son boulot, plutôt pitoyable même dans cet accoutrement de lapin ridicule.

« La même chose que vous, lui dis-je, à condition que vous le preniez avec moi.»

D'un regard elle consulta le barman et ils échangèrent d'imperceptibles signes de connivence que je ne saisis pas.

« Champagne, dit-elle.

- Alors, champagne » acquiésçai-je, sans discerner si c'était une suggestion qu'elle venait de me soumettre ou si elle avait ainsi, d'autorité, passé déjà la commande.

Avec quelque difficulté du fait de son encombrante queue de lapin, elle s'assit en face de moi sans prononcer un mot de plus. C'est alors que je remarquai que le vert de ses yeux n'était pas si mal assorti que ça au gris clair de sa fourrure. Je demandai :

« Je peux vous poser une question indiscrète ? »

Ce fameux sourire qu'elle arborait de nouveau depuis qu'elle était parvenue à s'asseoir s'est progressivement effacé pour faire place à une expression de lassitude; je ne sais pas ce qu'elle était allée s'imaginer aussi poursuivis-je sans attendre son accord : « Elle tient comment, votre queue ? C'est cousu ? »

Voir que je ne parlais que chiffons dut la rassurer; elle rit de façon tout à fait naturelle; l'amusement illuminait son visage; elle tortilla le bassin pour presser contre son derrière le coussin de fourrure blanche qui, effectivement, paraîssait fermement accroché :

« C'est fixé par du Velcro, précisa-t-elle; ça ne peut pas bouger.»

Elle tritura encore deux ou trois fois son coussin pour bien me démontrer qu'en effet ça ne bougeait pas et me regarda avec un tel air de satisfaction qu'on pouvait supposer qu'elle était elle-même l'inventeur de ce procédé-miracle. Toute à ces considérations techniques, elle semblait ne pas soupçonner ce que pouvaient avoir de troublant pour son vis-à-vis ces innocentes manipulations de l'appendice postiche lié à son postérieur. Contente d'elle, elle souriait naïvement de ce qu'elle prenait chez moi pour un étonnement admiratif devant tant d'ingéniosité.

« Pas très commode tout de même pour s'asseoir... suggérai-je pour en finir avec ce sujet.

- Pas plus que les faux-culs que les femmes portaient autrefois... On s'y habitue, vous savez; faut bien faire avec... »

Elle se donna une dernière tape familière, affectueuse presque, sur ce qui lui tenait lieu d'arrière-train. Je compris soudain que cet accoutrement, que je pensais devoir lui peser, comporter même quelque chose d'humiliant pour les filles qui s'en trouvaient affublées, lui était finalement cher quelque part et qu'au-delà de la contrainte professionnelle qui le lui imposait elle se l'était en quelque sorte approprié, prête à le revendiquer comme une partie d'elle-même, me dis-je, tels ces curés à l'ancienne mode dont on peut comprendre, malgré l'anachronisme et la gêne que représente leur soutane, qu'ils y soient tout compte fait attachés, s'identifiant ainsi à leur fonction, y trouvant réconfort et même, pourquoi pas, raison d'être. Je fus effleuré par le fugitif regret de n'avoir jamais eu moi aussi de queue de lapin, ou quelque chose d'analogue qui soit distinctif d'un métier et dont j’aurais pu m'enorgueillir secrètement tout en m'en plaignant au grand jour comme d'un attribut incommode et désuet inhérent à la tradition de quelque ancienne profession. J’en aurais plaisanté devant les amis et l'aurais dénoncé, avec une conviction que j’aurais crue sincère, comme un archaïsme réactionnaire et pesant qu'il serait temps, nous les jeunes, les modernes qui vivions avec notre époque, de remettre en question et de dépoussiérer. Mais je ne suis ni prêtre ni soldat, pas même magistrat, et ne peux récuser le port de quelque uniforme que ce soit, soutane ou toge ornée d'hermine; il m'arrive de le déplorer. Pour ne rien cacher de la vérité je n’étais alors pas grand chose et là, face à l'ingénuité de Cynthia, j’aurais pu me satisfaire même d'une tenue de lapin grotesque pour peu qu'elle me procure le sentiment d'être quelqu'un de reconnu, confortablement installé dans son rôle social.

« Le champagne ? » s'enquit le barman comme si, dans le coup de feu d'une salle bondée, il préférait s'assurer qu'il ne commettait pas d'erreur dans le service. Il portait une fine moustache noire à la Django Reinhardt et se tenait excessivement droit, presque raide, pour compenser une petite taille que je n'avais pas remarquée tant qu'il était dissimulé par son bar. Chacun se donne les illusions dont il a besoin, me dis-je en le regardant déposer sur notre table le seau argenté avant de se retourner prestement pour saisir les deux coupes qu'il avait laissées sur le zinc. Un zinc, soit dit en passant, qui n'était fait en l'occurrence que de cuivre et qui, dans cet environnement de lumières et de miroirs rosés, renvoyait des luisances d'antique bassine à confiture soigneusement astiquée.

Comme il mettait une particulière application à extraire de son seau à glace la bouteille dégoulinante pour emplir d'un geste élégant nos deux coupes, l'idée me vint que je n'avais pas passé commande d'une bouteille et que c'était sans doute là sa petite stratégie personnelle pour en quelque sorte me faire avaler la pilule et tenter de justifier le prix exorbitant que j’aurai probablement à payer. Je constatai cela sans aucun sentiment de révolte ou d'indignation, avec plutôt un curieux détachement fataliste, comme qui se dirait qu'après lui le déluge. Ce n'était pas que le charme de Cynthia m'ait fait perdre toute mesure (c'était bien pourtant sa fonction auprès des clients trop naïfs), non, Cynthia n'avait alors aucun charme notable à mes yeux et j’aurais aussi bien invité n'importe quelle autre serveuse à sa place; je me dis simplement que c'était ainsi; puisque j’avais omis de préciser que je désirais seulement deux coupes, il me fallait porter l'entière responsabilité d'une légèreté sur laquelle il était trop tard pour revenir. Les oreilles légèrement inclinées, Cynthia regardait avec un demi sourire son collègue nous servir. A ce moment-là je la soupçonnai de partager avec lui le bénéfice de cette innocente arnaque dont je venais d'être la victime; mais peut-être ne souriait-elle ainsi que dans l'attente d'une conversation dont elle se souciait peu de faire les frais puisque, après tout, c'est moi qui l'avais sollicitée. J’attendis que Django ait terminé son office et retourne derrière son comptoir où, d'un seul coup, il grandit des vingt bons centimètres qui lui manquaient, retrouvant une taille presque normale. Sans plus s'occuper de nous, il reprit son journal là où il l'avait laissé et nous restâmes seuls, elle et moi, face à face, sur le fond de musique encore plus alanguie d'un nouveau slow émanant de l'arrière-salle.

Je pris ma coupe et la levai à hauteur de mon nez en une ébauche de toast que je ne sus pas, au dernier moment, à qui porter.

« Vous vous appelez comment ? » demandai-je alors à Cynthia, la coupe toujours en suspens si près de mon visage que je sentais pétiller contre mes joues le champagne fraîchement servi. Lorsqu'elle me dit ce nom-là, Cynthia, j’eus du mal à la croire. « Pas le nom que vous utilisez pour le travail, insistai-je, votre prénom, le vrai.» Elle ne se vexa pas. Elle paraissait trouver au contraire divertissante mon incrédulité, un peu comme la femme qui, portant un authentique titre de noblesse tellement prestigieux, serait habituée à ce que tout le monde en doute :

« Mais c'est mon vrai prénom, Cynthia ! C'est comme ça que j'ai été déclarée à l'Etat Civil : Cynthia Louise Marie... »

Je saisis cela au bond, comptant faire oublier mon indélicatesse :

« Louise ? J'ai connu autrefois une poupée qui s'appelait Louise... » Mais je pris aussitôt conscience de l'ambiguïté blessante de mon propos et, devant la réaction renfrognée de Cynthia, tout de suite sur la défensive, je m’empressai de préciser qu'il s'agissait d'une véritable poupée, une poupée de chiffon. « Elle appartenait à une petite fille... que j'avais rencontrée dans un parc... » Cynthia s'était attendrie; un large sourire faisait remonter ses pommettes que comprimait la cagoule de lapin : « C'est gentil, Louise, pour une poupée... » Elle parut se laisser aller à une vague rêverie à l'évocation de cette poupée qui, comme elle, s'appelait Louise et je dus brusquer un peu les choses en tendant ma coupe vers la sienne pour achever mon toast interrompu : « A Cynthia ! » lui dis-je. Elle leva aussi son verre, avec un enjouement factice plus ou moins accordé au mien : « Et vous, c'est comment votre prénom ?

- Maxence » répondis-je comme cela me venait (sans d'ailleurs savoir d'où cela venait) et nous entrechoquâmes nos deux coupes avec un tintement mat de faux cristal. « Alors à Maxence... » fit-elle avant de porter la sienne à ses lèvres.

Il faut bien reconnaître que nous n'avions pas grand chose à nous dire. Probablement Cynthia ne pensait-elle qu'à la fin de son service - minuit ? deux heures du matin ? -, au moment où elle pourrait enfin rentrer chez elle, se coucher. Rester là sans rien faire, dans ce bar pratiquement désert, ou passer le temps qui restait avec moi, cela devait lui être indifférent. Quant à moi, je n'attendais rien d'elle; je me demande même ce qui m'avais pris de l'inviter à ma table au lieu de boire un verre ici tranquillement pour m'en aller aussitôt. Maintenant que s’étaient estompés les effets bénéfiques de la douche, je ressentais le contrecoup de ma première journée de travaux et j’en avais une deuxième en perspective dans quelques heures, peut-être plus dure encore car je commencerais à creuser et à me coltiner de lourds seaux de gravats qu'il faudrait bien se décider à évacuer si le temps s'y prêtait. Ceci pour dire qu'à présent j’avais plutôt hâte de me coucher moi aussi et que s'il n'y avait pas eu cette bouteille de champagne entre nous et un minimum de correction dont je me sentais redevable à l'égard de Cynthia, il y a longtemps que j’aurais tout plaqué là, aurais payé et serais parti.

La musique soudain cessa et le second lapin, celui qui dansait avec le gros type, fit irruption dans notre salle pour dire quelques mots au barman, sans doute une nouvelle commande à passer, son client ayant l'air de s'incruster. Voir ces deux lapins en même temps, en tous points identiques, avait quelque chose de déprimant : cela balayait l'illusion d'être soi-même quelqu'un de particulier, un individu particulier, moi, attablé ce soir-là avec une certaine serveuse appelée Cynthia tout au fond de ce bar, LE PARADISE. En rappelant que ces deux filles étaient l'une l'autre interchangeables, des produits de série en quelque sorte, anonymes, et que chacune faisait simplement son boulot, cela me ravalait au statut de l'autre client solitaire; je n’étais plus qu'un client ordinaire, tout comme lui. En regagnant l'arrière-salle, l'autre lapin échangea avec le mien un regard qui en disait long, qui disait (c'est comme cela que je le compris) : « Ma pauvre fille, t'es pas encore sortie de l'auberge avec celui-là... Je vois que nous sommes logées à la même enseigne.»

La musique reprit tout à coup et j’avais vu que c'était le barman qui avait manipulé une mini-chaîne encastrée entre les rangées de verres; il venait de mettre un autre CD et préparait maintenant un whisky sur le comptoir. Lui non plus n'avait pas l'air de s'amuser. Tout en versant l'alcool sur les glaçons qui emplissaient déjà la moitié du verre, il continuait à lire son journal par intermittences. Il redevint étonnamment petit en quittant le plancher surélévé du bar pour porter la consommation dans l'autre salle. J’imaginai l'humiliation que ce devait être, chaque fois qu'il redescendait de son avantageux piedestal, de se retrouver ainsi au-dessous du niveau de la mer, au-dessous de la marée humaine des gens de taille normale, je veux dire. Mais peut-être cela le laissait-il complètement indifférent, comment savoir ce que vivent les autres puisqu'on n'est pas à leur place ?

« Maxence... reprit pensivement Cynthia; Maxence, ce n'est pas un prénom très courant, ça ? »

Lentement, elle faisait tourner sa coupe contre le bord de ses lèvres, y aspirant de temps à autre de minuscules gorgées d'oiseau. Sous l'effet grossissant du liquide et du verre je distinguais jusqu'au moindre pli de sa lèvre inférieure, écarlate et luisante, palpitant de la vie d'une étrange anémone dans une mer d'ambre blond. Je bus moi aussi, longuement, surtout pour me donner le temps de réfléchir, puis je répondis que non, ça n'était pas courant mais c'était comme cela que l'on m'avait inscrit à l'Etat Civil moi aussi : Maxence Grégoire Victorien, les prénoms de mes deux grands-pères. Elle fut secouée d'un curieux petit rire acide qui manqua faire verser son champagne :

« Je ne crois pas que je connaisse de poupée qui s'appelle Victorien, pouffa-t-elle.

- Un nounours, peut-être ?

- Non, pas d'ours non plus... »

Il a suffi de cela pour briser la glace entre nous. Elle resta me regarder avec des yeux pétillants de rire rentré comme quelqu'un qui s'attend à une nouvelle vanne imminente. Mais je n'avais aucune vanne à lancer; j’étais plutôt gêné de lui avoir donné tout à l'heure un faux nom, à elle qui m'avait si ingénument confié le sien; je ne comprenais pas pourquoi j’avais fait cela, par on ne sait quel excès de prudence instinctive sans doute. C'était pourquoi, parmi les trois prénoms que je venais de m'attribuer, j’avais glissé le véritable, pour tenter de me racheter sans toutefois prendre le risque de tout à fait me démasquer. Mais ce rire, qui indiquait assez qu'elle ne m’avait pas pris au sérieux (elle était peut-être habituée à ce que les clients dissimulent ainsi leur identité), ce rire qui avait pourtant détendu l'atmosphère me fit sentir encore plus coupable à son égard. Comment lui dire la vérité, à présent, sans admettre que je lui avais d'abord menti, sans avouer que j’avais confusément été influencé par le préjugé qui veut qu'on ne livre pas inconsidérément son nom à la première venue, une fille comme elle ?

Elle, pourtant, paraissait sincèrement s'amuser (je dis bien "paraissait" car je n'ignore pas qu'elle était en fait payée pour donner cette impression), en tout cas je lui sus gré de ne pas manifester ouvertement son ennui, un ennui que j’aurais compris parfaitement et qu'avait d'ailleurs évoqué sans ambigüité le regard de sa collègue tout à l'heure. Je lui demandai :

« Et l'autre lapin, votre amie, elle porte aussi ce genre de prénom-là, Cynthia ? »

Elle faillit s'étrangler avec son champagne, réprimant avec peine un fou rire silencieux. Décidément cette affaire de prénoms avait le don de la réjouir. Ou peut-être se moquait-elle de moi sans trop oser le montrer. Une grande oreille fléchie tressautait en s'inclinant dangereusement vers sa coupe sans qu'elle paraisse vraiment s'en rendre compte. Je pensai : elle a dû boire déjà avant que j'arrive; elle est à moitié saoûle; comment expliquer autrement qu'elle se mette à pouffer ainsi pour un oui pour un non, à chacun de mes propos. J’allais dire : « Attention ! vous trempez votre oreille dans le champagne !» lorsqu'elle parvint à se contrôler enfin, prenant du coup, par contraste, un air exagérément grave et las :

« Pourquoi voulez-vous ? Elle s'appelle Julie, tout simplement...»

Cela sonnait comme un reproche amer, on aurait dit qu'elle m'en voulait de cette curiosité qui soulignait - assez lourdement, reconnaissons-le - l'incongruité de son propre prénom; peut-être en souffrait-elle secrètement et aurait-elle souhaité s'appeler Julie elle aussi; sans doute n'étais-je pas le premier à manifester son incrédulité lorsqu'elle déclarait s'appeler Cynthia, à en plaisanter. Puis je pensai aussi - mais je suis persuadé que cela n'avait aucun fondement - que j’avais probablement commis un nouvel impair en m'intéressant au lapin concurrent, qu'elle en avait peut-être pris ombrage dans sa demi-ivresse car cela enfreignait de façon trop grossière le subtil code social qui régit les rapports de cette faune de bar. Lorsqu'on a choisi d'inviter l'une des filles à sa table, ce n'est évidemment pas pour lui parler des autres... Aussi restai-je désemparé, à court de répartie, après cette laconique réponse de Cynthia qui excluait tout commentaire, excluait surtout de persister dans cette direction-là. Elle s'était remise à effleurer, du bout des lèvres, le bord de sa coupe, entièrement concentrée, semblait-il, sur l'effet que pouvait produire ce contact du verre avec l'une des parties les plus sensibles de sa chair. Je ne pouvais tout de même pas la regarder faire ça pendant des heures; alors je lui dis (et d'ailleurs c'était vrai que son accoutrement me gênait depuis le début) :

« Vous ne pourriez pas retirer ça, maintenant ? vos oreilles ? Je n'arrive pas à tenir une conversation normale avec un lapin en face de moi. Je ne sais même pas si vous êtes brune ou blonde...

- ou rousse ? - Je l'ignore, » enchaîna-t-elle avec un malicieux sourire qui me fit douter qu'elle fut ivre (Qu'avait-elle bu d'ailleurs jusqu'à présent ? pratiquement rien).

Sans songer que je remettais sur le tapis le délicat problème des prénoms, je complétai :

« Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore... » et m'arrêtai là.

Elle chercha quelque chose au-dessus de la tête du barman puis, sans quitter des yeux l'assortiment de bouteilles alignées au ras du plafond :

« Moi, c'est de la suite du poème dont je ne me souviens plus.

- Vous le connaissez ?

- Ben, oui : Verlaine... On l'a étudié pour le bac de français !

- Vous voyez, je suis comme vous : j'ai oublié la suite.»

Elle paraissait ne pas m'entendre, le regard toujours perdu parmi les bouteilles.

« Oh, zut ! fit-elle soudain, agacée; mais je le savais par coeur !»

Le barman leva brièvement la tête puis, constatant que tout se passait normalement, se replongea aussitôt dans son journal qu'il souleva des deux mains pour le replacer mieux à sa guise sur le zinc. Je m'attendais à ce qu'il s'agisse du quotidien local ou de quelque presse spécialisée genre "Paris-Turf" qui correspond à l'idée qu’on se fait des lectures d'un barman. C'était Le Monde et j’en étais à supputer quels articles il pouvait bien lire dans Le Monde lorsque Cynthia déclara forfait dans son combat contre l'oubli :

« Eh, merde ! Tant pis ! ça me reviendra plus tard. »

C'était à moi qu'elle s'adressait.

« C'est pas grave, lui dis-je.

- Mais si, c'est grave : ça m'agace ! »

Comme par un fait exprès, juste à ce moment-là, ce fut à moi que cela revint. Je pris une longue inspiration et me lançai. La regardant droit dans les yeux, je récitai :

« Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore

Comme ceux des aimés que la Vie exila... »

Balançant ses interminables oreilles sur le rythme des vers avec une application sage d'écolière, elle continua lentement avec moi :

« Et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a

L'inflexion des voix chères qui se sont tues... »

Nous terminâmes presque ensemble, en nous souriant, avec un léger décalage dans l'unisson qui conférait cette vibration particulière à nos voix. Sur le coup j’eus un peu honte de cette récitation incongrue dans un bar mais Cynthia en paraissait toute ragaillardie.

« Ouais, c'est ça ! s'exclama-t-elle d'un ton triomphal - tout juste si elle ne battit pas des mains -, je savais bien que je m'en souvenais ! »

Django avait de nouveau levé la tête. Il nous vit prendre nos coupes et trinquer à notre victoire commune contre l'oubli. Entre les tentures, dans la pénombre de l'arrière-salle, je n'apercevais plus l'autre lapin et son cavalier; ils avaient dû regagner leur table. Les lumières roses et bleues continuaient à tournoyer pour rien, dans le vide, mais la musique douce n'avait pas cessé. Dès que nous reposâmes nos coupes, je revins à la charge, la priant une nouvelle fois de retirer ses oreilles. Elle était tout à fait de bonne humeur à présent et je comprenais qu'elle allait accepter. Elle demanda :

« Alors, à votre avis, je suis brune ou blonde ?

- Brune, répondis-je à tout hasard, sans doute parce que j’avais encore à l'esprit l'autre fille, celle de "La Cigale".

- Brune... Vous êtes sûr ? Vous pariez ? » Rien qu'à son air déçu je devinai que j’étais tombé juste. « Vous pariez ? répéta-t-elle dans l'espoir de me faire changer d'avis.

- Brune » maintins-je.

Presque à contre coeur, car elle ne pouvait plus compter sur aucun effet de surprise, elle leva les bras pour s'exécuter et ôter sa cagoule. J’avais gagné : en même temps que sa capuche, s'était soulevée une abondante chevelure auburn qu'elle s'empressa de faire bouffer de trois ou quatre gestes précis de la main. Elle avait de jolis cheveux, mi-longs, ondulés et bouclés, avec une frange horizontale sur le front qui lui donnait un air espiègle de gamine. Etalées sur la table, perpendiculaires l'une à l'autre et formant une sorte de croix mollasse, ses longues oreilles de Buggs Bunny n’étaient plus que des peluches inertes. Moi, je ne parvenais pas à reconnaître Cynthia. L'espèce de familiarité ludique qui s'était instaurée avec le lapin me faisait cruellement défaut face à cette jeune femme. « Je préférerais que vous remettiez vos oreilles » fus-je tenté de lui dire. Mais, outre le fait que je ne voulais pas passer pour quelqu'un d'aussi versatile, je ne savais pas trop comment elle prendrait cela. Pour un jugement sur ce qu'elle était réellement ? Un jugement, d'ailleurs, qu'elle attendait avec une certaine inquiétude, je le voyais bien; non qu'elle le redoute - car je suppose qu'elle savait très bien qu'elle était belle fille et que, de toute façon, elle se fichait pas mal de ce que je pouvais penser d'elle - mais parce que, quelles que fussent les circonstances, elle venait malgré tout de se dévoiler, de se montrer à moi telle qu'elle était (enfin, telle qu'elle paraissait plutôt car ce qu'elle était, qui elle était, je n’étais pas, bien sûr, encore en mesure de le savoir).

Elle restait là me regarder, l'air de dire : « Bon, alors vous êtes content maintenant ? Qu'est-ce qu'il faut encore que je fasse ? » Et comme je ne désirais qu'elle fasse rien de particulier sinon effacer ce qui venait d'avoir lieu et remettre son accoutrement comme avant - ce qui était impossible -, je tâchai de trouver le ton le plus enjoué pour constater :

« Eh bien, j'ai gagné... »

Je crus lui voir une fugitive expression de désarroi, comme si j’avais réellement gagné quelque chose qu'elle serait mise en demeure de me payer sur le champ. Mais elle retrouva aussitôt son aplomb, avec même une certaine arrogance :

« Gagné ? Vous n'avez rien gagné du tout ! On n'a pas parié...

- Si : j'ai gagné de vous voir.»

Elle réfléchit un instant, perturbée, comme si elle prenait conscience tout à coup que ça en valait peut-être la peine, qu'elle avait joué trop gros et qu'elle était perdante. Puis, d'un geste exagérément ralenti, elle reprit sa coupe, y but une gorgée, les coudes appuyés sur la table, avant de laisser tomber :

« Alors cela, ça vous fait une belle jambe... » Et sur ce point, je commençais à n'être plus tout à fait d'accord avec elle : je m'habituais peu à peu à son nouveau visage, aux bouclettes brunes lui encadrant les joues, à cette frange droite, trop longue, qui lui faisait l'air buté. Le maquillage excessif de ses yeux et ses lèvres détonnait étrangement avec cette coiffure de fillette. Les premiers efforts de certaines adolescentes pour paraître davantage que leur âge ont ainsi quelque chose de troublant. Mais Cynthia n'était plus une adolescente et c'était l'inverse qui se produisait chez elle : ce qui troublait, c'était que la femme fut encore à ce point marquée par la légèreté de l'enfance. Bien sûr, je ne pouvais pas le lui dire ainsi; elle était encore trop jeune pour prendre cela comme un compliment.

Le barman nous observait du coin de l'oeil. Cela devait l'inquiéter qu'une hôtesse, attablée avec un client, ait retiré sa tenue de travail. Je supposais qu'elle se ferait certainement taper sur les doigts dès que je serais parti et je voulais en avoir le coeur net; je ne tenais pas à ce qu'elle soit réprimandée par ma faute, mise à l'amende peut-être. Je lui demandai ce qu'elle risquait, si elles étaient autorisées à se débarrasser de leurs oreilles avant la fin du service. Elle haussa les épaules :

« Ben non, vous pensez bien...

- Pourquoi vous avez accepté de le faire, alors ? »

Elle lança un bref regard vers le bar.

« Parce que je fais ce que je veux, moi. On est des salariées, non ? Pas des esclaves...

- Vous risquez quoi, exactement ? une engueulade ?

- Même pas ! En réalité il s'en fiche... Du moment que je vous ai fait casquer ça... »

D'un mouvement négligent du menton elle avait désigné la bouteille à peine entamée dans son seau et maintenant, visiblement, s'amusait, dans l'attente de ma réaction. Je pris sa petite provocation comme je pus et mis mon mouchoir dessus comme on dit. Sûr que Cynthia ne vous laissait pas l'illusion d'être là simplement pour vos beaux yeux… Je pris appui sur la table pour discrètement soulever une fesse et me recaler sur la banquette; le velours, il y a des moments où ça accroche et faut savoir trouver sa place si l'on veut vraiment se sentir à son aise.

« Du moment que vous faîtes correctement votre travail, quoi...

- Ben oui. C'est normal, non ? »

Effectivement c'était normal. Moi, je n’étais jamais que le client; et elle, l'entraîneuse, qui n'avait d'autre préoccupation que de me faire consommer le plus possible. Quelle autre relation pourrait-il exister entre nous ? Pourtant Cynthia paraissait éprouver quelque remords de me l'avoir rappelé avec un tel cynisme. Peut-être que présenter les choses uniquement sous cet aspect la laissait insatisfaite elle aussi, frustrée de s'être elle-même réduite à sa stricte fonction mercantile. Le sourire qu'elle m'offrit n'avait plus rien à voir avec son éblouissant sourire de star; ce n'était plus qu'un petit sourire de bête craintive, comme lorsqu'elles s'aplatissent pour vous approcher, et ce sourire-là me fit plaisir car il me disait (du moins est-ce ainsi que je l'interprétai) : « Bien sûr que je vous ai fait payer cette bouteille de champagne mais vous savez bien que ce n'est pas là l'essentiel, nous le savons tous les deux... Hein ? J'espère tout de même que vous le savez ? » Et je lui répondis : « Oui, je sais... » ce qui lui fit prendre un air encore plus gêné, malheureux. Elle demanda :

« Vous m'en voulez de vous avoir dit ça ?

- De m'avoir dit quoi ?

- Que mon job, ici, c'est de vous faire casquer un max... »

Je lui dis que non, que c'était normal, du ton de quelqu'un que ça laisserait complètement indifférent de payer ceci ou cela sept ou huit fois son prix. Mais cela ne suffit pas à dissiper ses scrupules.

« Je ne voudrais pas que vous pensiez... » reprit-elle.

C'est alors que, pour la seconde fois, je lui mentis :

« Je ne pense pratiquement jamais, la coupai-je pour mettre un terme à cette ridicule histoire de champagne qui nous menait je ne sais où. Ne vous en faîtes donc pas pour ça. »

Le petit animal s'était suffisamment rapproché maintenant pour que je puisse lui caresser le dessus de la tête sans qu'il s'effarouche, mais je m'en gardai bien. Je saisis la bouteille par le goulot pour l'extraire de la glace et nous resservis en faisant dégouliner pas mal d'eau sur la table.

« Puisque de toute façon je l'ai payée, comme vous dîtes, autant en profiter...

- Vous êtes sympa... » fit-elle; sans que je puisse savoir si c'était parce que je lui versais à boire que j’étais sympa, ou parce que je lui avais pardonné son arnaque. Ce n'était sans doute pas parce que je lui payais à boire car elle tendit deux doigts aux ongles nacrés au-dessus de sa coupe : non, non, merci; elle ne buvait pratiquement pas pendant les heures de travail. « Sinon, vous imaginez... »

Je remis la bouteille en place en fourrageant parmi les glaçons à demi fondus pour la faire aller jusqu'au fond. Oui, j’imaginais, je comprenais.

« Mais je trinquerai tout de même avec vous » reprit-elle avec gentillesse.

Nous trinquâmes.

C'est dans ces circonstances-là que j’ai rencontré Cynthia, si du moins j'ai rapporté fidèlement le détail de notre conversation. Nous avons ensuite bavardé encore un peu. C'était moi surtout qui lui posais des questions - sur les conditions de son travail, le comportement des clients. Cela la faisait rire, la plupart du temps, que l'on puisse s'intéresser à ces choses-là; ou peut-être se moquait-elle gentiment de ma naïveté; je n'y connaissais rien, moi, au monde des bars de nuit, à sa faune, ses habitudes. Elle me renseignait avec une sorte de condescendance amusée mais j’ai vite soupçonné qu'elle y trouvait son compte elle aussi : outre que me satisfaire ne lui demandait guère d'efforts d'imagination, je suppose qu'elle devait se sentir en quelque sorte valorisée d'être ainsi interviewée par un néophyte aux yeux de qui elle se trouvait détentrice d'une expérience et d'un savoir qu'elle n'aurait jamais crus aussi précieux. Lorsque le client solitaire de l'arrière-salle est sorti, faisant une halte auprès de nous pour serrer la pince au barman (il avait rendossé la veste de son complet gris et je n'ai retenu de lui qu'une précoce calvitie couronnée de bruns cheveux frisés comme en ont souvent les petits gros), j’ai compris que l'on n'attendait plus que moi pour fermer. La musique s'était arrêtée et le barman n'en avait pas remis. Je me suis levé; je suis allé régler ma note au comptoir.

« A bientôt ? » a demandé Cynthia en guise d'au revoir.

J’ai regardé le seau à glace avec la bouteille encore à demi pleine, nos deux coupes, les pitoyables oreilles qui faisaient le grand écart sur la table.

« Pour me faire casquer une autre bouteille de champagne ? » ai-je plaisanté assez grossièrement sous le coup de la douloureuse dont je venais de prendre connaissance.

Elle a eu l'air sincèrement chagriné.

« Pas nécessairement. Non, pour bavarder… »

J’ai été pris d'un remords, j’ai dit :

« Alors peut-être... »

Elle s'est remise à sourire et je me suis dirigé vers la porte. Je ne saurais dire pourquoi mais j’étais soulagé de partir sur ce sourire-là de Cynthia.

Dehors, la nuit était toujours aussi noire devant le PARADISE. J’ai remarqué que les deux réverbères voisins étaient en panne. Au loin, du côté de Chantenay, arrivait une rame de tramway; ce devait être l’une des dernières. Je me suis dépêché de traverser pour l'avoir; je ne me sentais plus le courage de rentrer à pied à cette heure-ci.

 

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