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Le Paradise

 

Chapitre trois

Réflexions sous la douche.

 

J'ignore ce que vous ressentez lorsque, après avoir mené à bien quelque tâche que vous vous étiez assignée, vous décidez que votre contrat tacite a finalement été rempli et que vous êtes en droit de vous reposer. Il y en a, paraît-il, que cela déprime, qui ne supportent pas de se retrouver tout à coup inactifs, dépourvus de projet immédiat, après cette trop forte dépense d'énergie. Moi, dans ce cas-là, je me sens bien. Non seulement du fait de la bonne conscience et de la satisfaction que cela suscite, ce qui semblerait normal, mais surtout parce qu'à ce moment-là le monde entier retrouve à mes yeux son assise, reprend sens, et que dans ce monde-là - redevenu lumineux et limpide à la manière d'un paysage qu'aurait apuré une bonne pluie - j'ai l'impression d'évoluer avec une aisance que j'ai rarement l'occasion d'éprouver, sans plus remettre en cause la place que j'y occupe, pour ainsi dire tel un poisson dans l'eau. Cet état de grâce peut durer quelques heures, voire une journée entière au cours de laquelle il m'arrive de ne même plus jalouser ces bienheureux élus qui paraissent (et c'est avec la prudence qui s'impose que je dis bien "paraissent") en bénéficier en toute inconscience à longueur d'année. Fort d'une confiance et d'un aplomb qui me rendent pour un temps le monde habitable, je n'ai qu'à me laisser porter; mes propres limites elles-mêmes (car je ne les oublie pas, conservant la lucidité de pas me croire autre que je suis), au lieu de handicaps qui habituellement me briment, ne représentent plus, claires, nettes, évidentes, que le champ offert à mon futur épanouissement; un épanouissement que je me propose de tout mettre en oeuvre aussitôt pour atteindre, sans tergiversations ni doutes intempestifs, et que je vois se développer là, devant mes yeux, dans une sorte d'harmonieuse plénitude. Après quoi, bien évidemment, tout redevient normal, c'est-à-dire sens dessus dessous, oppressant et frustrant, répétitif, absurde et sans espoir. Mais j'ai eu le temps de me dire, durant ces quelques heures, qu'il n'était peut-être pas impossible d'échapper à la malédiction d'être là et de faire quelque chose de sa vie.

C'est dans de semblables dispositions que je remontai de la cave. Ni la tombée du soir - assombrissant un ciel déjà gris et chargé - ni l'immuable pluie, verticale et tranquille - qui détrempait les troncs noircis des arbres, dégouttait lentement des toitures - n'affectèrent en quoi que ce soit mon humeur. La nuit tombait ? Eh bien quoi ? n'était-ce pas naturel à cette heure ? et puis les jours ne feraient qu'allonger désormais; quant à la pluie, si elle n'avait pas cessé c'est qu'on était à peine au sortir de l'hiver - d'ailleurs ne devinait-on pas déjà les prémices du printemps à cette subtile transparence de la lumière que filtrait le crépuscule grisâtre ?

Je revins donc dans la maison avec l'idée de prendre une douche afin de parfaire par le bien-être de mon corps cette équanimité qui apaisait déjà mon esprit. Et c'est ce que je fis. Heureux de sentir l'eau brûlante, émolliente, dissiper la fatigue et les contractures de l'effort, je prolongeai délibérément ce plaisir - m'aspergeant avec délices le dos et la nuque, la poitrine, les épaules - bien au-delà de ce qui était strictement nécessaire pour se laver. Ce faisant, je songeais à mon chantier temporairement interrompu, là, dessous, dans le silence et l'obscurité de la cave; mon trou avait pris forme (si l'on peut employer l'expression compte tenu de l'imprécision, justement, de ses contours), en tout cas existait, comme l'attestait l'amoncellement déjà impressionnant des gravats à proximité; et tout cela attendait, pour l'instant abandonné et sans vie, que j'entame l'étape suivante, ce que j'entreprendrais demain matin.

Une tâche bien remplie offre cet avantage de vous laisser le coeur léger, disponible, libre de vous donner en quelque sorte congé à vous-mêmes. Or s'il est quelque chose qui me pesait depuis que j'avais été dispensé de toute activité c'est bien de ne plus jamais me trouver en congé. Le travail, si décrié qu'il soit par ceux qui en sont pourvus, présente au moins cet intérêt - que bien peu seraient prêts à reconnaître, c'est pourquoi on en parle si rarement - de périodiquement prendre fin et nous permettre ainsi d'apprécier, outre le repos nécessaire, cette heureuse disponibilité que l'on désigne communément par "congé" ou "vacances" lorsqu'elle s'étend sur un certain nombre de jours ou de semaines mais dont le bénéfice n'est pas fondamentalement différent lorsqu'il ne s'agit que de la fin d'une journée, sorte de micro-congé auquel on ne prête pas suffisamment d'attention, qui ponctue pourtant notre vie de façon essentielle. D'accord, dira-t-on, mais ces congés dont vous parlez sont payés; en quoi devrait-on considérer comme un privilège d'être payé à ne rien faire, une situation dont la plupart des chômeurs - les vrais - sont d'accord pour se plaindre ? C'est que, précisément, dans le cas du congé nous ne sommes pas payés à ne rien faire, comme pouvaient s'en indigner les patrons au temps du Front Populaire, au contraire : nous sommes payés pour ce que nous avons fait et ce que nous allons faire, payés exactement ce qui est nécessaire à la reproduction de notre force de travail pourrait-on dire si cette terminologie trop marquée n'était pas devenue aujourd'hui sujette à caution. Et dans ce cas-là, sans aucun doute, le congé constitue un véritable bonheur, simplement parce qu'il est par nature éphémère et nous permet donc de disposer librement de nous-mêmes sans le souci de savoir ce que nous allons en faire puisque nous n'aurons pas le temps d'en faire quoi que ce soit, qu'il faudra demain - dans deux jours, deux semaines, peu importe - retourner au travail. C'est paradoxalement ce qui fait le prix du congé : ne pas durer et nous permettre ainsi de nous adonner sans scrupule ni arrière-pensée à diverses petites activités secondaires apparem-ment dénuées d'importance.

A ce stade de mes réflexions, je fermai le robinet d'eau froide puis, précipitamment, celui de l'eau chaude afin de ne pas être ébouillanté. Il faut préciser qu'à l'époque je n'étais pas encore converti à ces mitigeurs sophistiqués, pourvus d'une manette unique que l'on ne sait jamais, une fois sur l'autre, exactement dans quel sens actionner. J'étais resté un adepte de nos bons mélangeurs classiques, à deux robinets, qui équipaient tous les points d'eau de la maison et me paraissaient en quelque sorte plus sportifs, pourrait-on dire, particulièrement au moment de couper l'eau sous la douche ce qui exigeait une célérité que l'on n'acquérait pas sans quelque entraînement - l'eau froide, hop ! l'eau chaude - comme un minuscule exercice de virtuosité somme toute qui, en considération du risque encouru, ne laissait pas de procurer après coup une petite satisfaction légitime. Je fermai donc cette fois-ci encore avec succès, presque simultanément, mes deux robinets et saisis le drap de bain rose pour m'en envelopper. Mon soliloque intérieur à propos des congés me revenait par bribes à l'esprit tandis que je me frictionnais vigoureusement ici et là, le dos, les jambes. J'ai toujours de ces pensées décousues lorsque je suis sous la douche, des pensées, du moins, dont la cohérence se satisfait d'associations vagues autour de thèmes récurrents, sorte de monologue continu, plus ou moins contrôlé, qui me tient lieu de ces ritournelles que d'autres peuvent siffloter ou chanter en se lavant. Cela ne va jamais très loin et en général c'est en m'essuyant, je ne sais pourquoi, que je fais le point, m'efforçant d'en tirer tout de même quelque chose d'immédiatement constructif. Tout était parti cette fois-ci du congé que je m'étais accordé en sortant de la cave; un congé dont j'étais en droit de profiter sans état d'âme puisqu'il était l'aboutissement d'un labeur préalable. En terminant de m'essuyer, puis en préparant tous les accessoires nécessaires pour me raser, je me mis à envisager concrètement l'utilisation de cette disponibilité que je venais de m'octroyer. Bien sûr, je pouvais toujours m'installer pour lire tranquillement dans un fauteuil; ou pour écouter de la musique; ou encore consulter les programmes au cas où il y aurait quelque film acceptable à la télé. Mais comme je m'étais douché, rasé, que je me sentais propre et dispos, j'optai tout compte fait pour une petite balade en ville et peut-être même, pourquoi pas, une pizzeria, ne l'avais-je pas bien mérité ? (Evidemment comme toujours, ce projet de pizzeria, je le laissai plus ou moins en suspens, me réservant jusqu'au dernier moment la possibilité du choix, l'illusion d'une totale liberté).

Puisque rien ne me pressait, que la douche m'avait ragaillardi, plutôt que de prendre ma voiture ou le tramway je préférai gagner à pied le centre ville. Il ne faisait pas tout à fait nuit et si les réverbères ne s'étaient mis déjà en veilleuse, ponctuant les facades de ces halos de lumière orangée que produisent maintenant les lampes au sodium de l'éclairage urbain, on aurait pu encore se dire qu'il faisait jour. Un jour, certes, plus ou moins brouillé et crasseux, bien que la pluie ait provisoirement cessé, mais suffisant tout de même pour tenir la dragée haute aux lumières de la ville et s'efforcer quelques instants encore de rabattre leur caquet, contenir leurs impatientes prétentions : « Attention, attention... Pas de précipitation, je n'ai toujours pas disparu, moi; tout n'est pas terminé...» Et pour moi, qui marchais d'un bon pas dans cette rue crépusculaire à la douceur presque printanière, entre chien et loup c'est le cas de le dire, cela fit naître un bizarre sentiment de compassion à l'égard de ce jour pathétique qui tentait de faire valoir jusqu'au bout des prérogatives que je savais imminemment condamnées, à tel point que je me surpris à lui adresser in petto ces quelques paroles de réconfort, comme aux divagations obstinées d'un vieux compagnon qu'il faudrait ramener à la raison : « Tu sais bien que c'est inutile... Il n'y a plus rien à faire qu'à attendre; la nuit a gagné désormais...» Je crois même que j'ai ajouté : « Allez, à demain.» Oui, je lui ai dit « à demain » en levant les yeux vers un ciel qui s'assombrissait davantage à mesure que s'intensifiait l'éclat immobile des réverbères. J'ai plongé les mains dans mes poches en accélérant le pas vers le bout de ma rue, le long du trottoir désert; et la nuit, effectivement, est alors presque aussitôt tombée.

 

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