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Le Paradise

 

Chapitre deux

Labor omnia vincit.

 

Déjà, en redescendant à la cave après avoir terminé mon café (j'avais finalement décidé de me passer de déjeuner), j'ai pu me féliciter d'avoir entrepris cette tâche. Tandis que je me lançais sous la pluie, le cou rentré et les épaules arrondies, pour atteindre au plus vite l'escalier et me mettre à l'abri, je savais que j'allais retrouver mon chantier (c'est ainsi que je l'appellerai désormais). A la lumière de l'unique ampoule nue à peine suffisante pour éclairer tout l'espace, il y avait ce périmètre d'un mètre de côté entaillé dans le sol; le marteau et le burin traînaient là parmi les éclats de ciment, à proximité de l'emballage de carton de mon marteau-piqueur que je n'avais pas encore essayé. Tout cela dans le fond de ma cave, à la limite d'une pénombre qui, si elle n'était guère propice au travail - comme j'en avais fait l'expérience ce matin en me tapant plusieurs fois sur les doigts faute d'y voir suffisamment -, me semblait comporter quelque chose de confortant et d'intime (il faudrait tout de même que j'installe un éclairage supplémentaire, juste au-dessus du trou, dès que je commencerais à creuser). C'était là un univers rassurant et secret, protégé de tout événement extérieur, auquel il me serait loisible de revenir chaque fois qu'il me plairait et qui constituait, indépendamment de sa finalité ultime, à lui seul déjà un projet, de quoi occuper les semaines et les mois à venir, les années peut-être. Dorénavant, chaque matin, je pourrais me lever en sachant à quoi consacrer ma journée, aiguillonné par l'impatience d'y retourner poursuivre l'ouvrage abandonné la veille; et le soir, au moment du coucher, je m'endormirais avec la satisfaction du progrès réalisé et cette bonne vieille fatigue qui procède d'un travail accompli, prometteuse de sommeils profonds et réparateurs. C'était là les premiers bénéfices que j'allais tirer de ce trou et non des moindres (qui d'entre nous ne souhaiterait une vie ainsi organisée ?); et dès ce premier jour j'en goûtai délicieusement les prémices, avec le sentiment que, quand bien même cette entreprise se révélerait illusoire, comme le sont presque toutes nos activités ici-bas, du moins me procurerait-elle provisoirement les moyens de l'oublier, et cela, déjà, n'était pas rien.

Il va de soi qu'au moment de s'y remettre il nous faut nécessairement passer par une courte période de flottement - tous ceux qui se sont trouvés dans des situations analogues ont certainement connu ça -, quelques instants consacrés à la contemplation de l'état des lieux, à se demander par où continuer à présent; en fait quelques instants de mise en train. C'est source à la fois de satisfaction et d'une légère angoisse parce que nous sommes pris là, comme dans le déroulement même de notre vie - toutes proportions gardées, cela s'entend, et de façon pour ainsi dire minuscule -, entre un passé déjà révolu et l'incertitude de l'avenir immédiat; angoisse qui fort heureusement dans ce cas-là ne dure jamais, se dissipera dès que nous serons de nouveau engagés au coeur de l'action, et qui, du coup, se laisse apprécier - pour qui est sensible à ces choses évidemment - avec une certaine délectation subtile.

J'en étais là, après être redescendu dans ma cave, à considérer cette entaille dérisoire dans le sol cimenté, une écorchure à peine dans l'écorce du monde, en me disant que tout pourrait encore s'arrêter, qu'il n'était pas encore trop tard pour abandonner, qu'il suffirait d'un peu de mortier à gâcher pour effacer en quelques minutes les traces de cette initiative inconsidérée. Et je continuerais de vivre comme avant, sans ce fardeau que je venais de m'imposer, libre en quelque sorte de profiter de tout mon temps comme je voyais faire les autres, voisins et amis, qui ne se privaient pas de répondre à toutes les sollicitations de la vie - restaurants, voyages, cinémas -, consacraient leurs dimanches au jogging et aux promenades à vélo, à la cueillette des mûres et des champignons dès que s'annonçait la saison d'automne. Oui, je pouvais encore tout suspendre, d'autant plus facilement que j'avais à peine commencé, et oublier ces quelques journées d'égarement au cours desquelles j'avais si soigneusement préparé, pensé et repensé mon projet. Mais gardons-nous de céder à ces sortes de tentations, si séduisantes et libératrices qu'elles se montrent, car elles ne sont jamais que les apparences qu'usurpe pour mieux nous abuser le vieux démon du renoncement, toujours prêt à bondir sur la moindre de nos faiblesses, la plus petite de nos abdications, pour tenter insidieusement de nous convaincre de nous laisser aller à cette résignation qui ne peut mener qu'à la mort. Je le connaissais si bien, ce vieux démon, que j'avais appris à parer tous ses coups, quoique cela dût me coûter, et que je riais de lui, de le voir si marri chaque fois que je l'avais démasqué, que j'avais repoussé l'une de ses sournoises offensives. Pas question d'abandonner, non, au contraire; car, je le savais aussi, à peine me serais-je remis au travail que les vapeurs de ce mauvais génie se résorberaient comme par enchantement, et je n'aurais plus qu'à revisser prestement le bouchon de son flacon pour le mettre hors d'état de me nuire, en être débarrassé une fois encore. Ah, ce génie ! Il irait presque jusqu'à me manquer, tant nous sommes faits l'un à l'autre, et complices, si parfois je le tenais enfermé trop longtemps. Mais passons; j'aurai peut-être encore l'occasion de parler de lui...

Ce jour-là donc, il n'était pas question de la moindre complaisance à son égard. J'ai sans tarder repoussé du bout du pied le marteau et le burin, traîné le lourd carton du marteau-piqueur à proximité de mon futur trou et j'ai entrepris aussitôt de le déballer.

Les outils, je l'ai constaté, nous sont parfois d'un puissant secours. Non qu'ils nous facilitent l'accomplissement de certaines tâches - cela, c'est une évidence - mais parce que c'est en eux que nous trouvons la force de les accomplir, ce regain d'une motivation trop souvent défaillante. Nous croyons qu'ils ne nous aident que sur le plan de la réalisation strictement matérielle alors que c'est sur un plan pour ainsi dire affectif et moral qu'ils se montrent le plus efficaces. Telles sont en effet la débilité de notre nature et la fragilité de nos déterminations qu'il nous faut le support des moyens pour espérer parvenir à nos fins, la plupart du temps trop abstraites et lointaines. C'est ainsi que le chauffeur de poids lourd, par exemple, que vous rencontrez sur une aire d'autoroute, puise la force de rouler douze heures par jour, loin de sa famille et de ses amis, davantage dans la relation de tous les instants qu'il entretient avec son camion que dans la mission de transport qu'il est pourtant en train d'accomplir pour le compte de son entreprise et qui constitue la véritable finalité de son labeur. Ce qui en réalité le soutient, tout au long de ces journées monotones sur la route, c'est moins la perspective de mener son fret à bon port, ou même l'appât du salaire indispensable qu'il percevra en fin de mois, que cette oscillation familière de la cabine suspendue de son semi-remorque lorsqu'il remonte à bord après qu'il est allé se rafraîchir et satisfaire un besoin naturel, le feulement puissant des 250 chevaux qui réjouit son oreille dès qu'il a lancé le moteur et ce large volant de bakélite noire, presque à l'horizontale entre ses fortes mains, qu'il manoeuvre en souplesse pour sortir du parking entre les jeunes pins parasol nouvellement plantés. C'est en eux que, sans le savoir, il trouve en fait l'énergie nécessaire, dans cette sorte de symbiose qui s'est instaurée entre son outil et lui, bien plus que dans un vague sentiment de son devoir à l'égard du client qu'il doit livrer ou dans la conscience de participer tant soit peu, à son échelle, au grand mouvement des échanges qui fait tourner l'économie européenne. Nous sommes effectivement tellement misérables et chancelants que ce sont nos moyens, la plupart du temps, qui justifient nos fins; d'où cette fonction morale de nos outils, quels qu'ils soient: aussi bien son camion pour le chauffeur routier que les pinceaux et les tubes de couleur pour le peintre, sa palette; l'amour de son instrument pour le musicien.

En ce qui me concerne ce jour-là, rien n'assure que j'aurais aussi facilement résisté aux tentations de mon génie si je n'avais eu ce marteau-piqueur neuf à étrenner, qui m'incitait en quelque sorte à me mettre au travail, ne serait-ce que pour le plaisir de le faire fonctionner. Mon trou, je peux dire que c'est ce marteau-piqueur qui l'a commencé; non seulement parce qu'il m'a permis de le creuser mais peut-être aussi, en me fournissant au moment crucial l'impulsion décisive, parce que c'est lui qui m'a encouragé à le faire. C'est ainsi.

Je l'ai donc déballé, mon marteau-piqueur; j'en ai rapidement parcouru la notice qui ne comportait aucune information qui m'apprît quoi que ce fût d'indispensable, j'ai déroulé le fil et je l'ai branché. Ces petits marteaux-piqueurs électriques ont ceci de particulier qu'ils n'entrent vraiment en action - ne se mettent à percuter - qu'à partir du moment où ils se trouvent en contact avec le matériau qu'ils doivent attaquer. Dans un premier temps, lorsqu'on vient de les mettre en marche, on est un peu déçu de n'avoir entre les mains qu'un engin qui s'apparente plutôt à ce que serait une très grosse perceuse : un bruit de moteur et c'est tout. Mais dès qu'on appuie le burin sur le sol c'est tout un vacarme de secousses qui se déclenche et vous ébranle les avant-bras jusque dans les épaules. Le ciment volait en éclats; en éclats d'ailleurs beaucoup plus importants que je ne l'aurais souhaité, moi qui avais si soigneusement délimité auparavant le périmètre de mon trou. Cela se lézardait de façon incontrôlable de part et d'autre de la modeste ligne que j'avais cru prudent de creuser dans la matinée. Et j'avais beau soulever la machine, m'efforcer de la remettre dans le tracé initialement prévu, ses soubresauts me contraignaient à déborder grossièrement de chaque côté. Après quelques minutes de ces ravages opiniâtres, j'ai coupé le contact et j'ai enfin eu droit au silence. J'ai reposé le marteau sur le sol afin de réfléchir calmement à tout cela.

D'abord il était évident que je n'avais pas suffisamment creusé le sillon initial dans le ciment; impossible, du coup, malgré tous mes efforts, d'y maintenir le burin tressautant de la machine; sans doute aurait-il fallu, pour y parvenir, une longue pratique et une force qui me faisaient défaut. Ensuite il fallait bien admettre que ce type de matériel n'était pas conçu pour des travaux de précision; il était fait pour casser, fissurer, éclater, pas pour découper de façon nette comme permettrait de le faire un lapidaire. C'était donc une erreur de ma part - une illusion ? - que de m'être imaginé pouvoir suivre proprement au marteau-piqueur le tracé que j'avais naïvement préparé; ce n'était pas l'outil adapté; par contre, c'était bien celui qu'il me fallait pour creuser. Et j'en suis arrivé à cette idée (ou m'y suis résigné plutôt, oui) qu'on ne pouvait entreprendre d'aussi importants travaux sans en assumer aussi les dégâts et qu'avant de creuser il fallait bien la briser, la défoncer cette fameuse dalle qui me donnerait accès, on pouvait l'espérer, à une terre relativement meuble, plus facile à excaver selon le plan préconçu. Cela heurtait, bien sûr, certain trait de mon tempérament qui me porterait plutôt à la méthode et la méticulosité et m'avait amené, je dus bien le reconnaître, à perdre mon temps ce matin en m'échinant, à coups de marteau et de burin, à délimiter ce parfait tracé préalable de ce que devait être la forme idéale de mon trou, alors que j'aurais mieux fait de m'y attaquer directement au marteau-piqueur, sans y réfléchir, puisque de toute façon il fallait la casser cette dalle. Ce n'était pourtant pas du temps perdu, me suis-je dit, puisque j'y avais gagné cette expérience qui m'apprenait qu'il est préférable, devant certaines difficultés, de foncer - en l'occurrence défoncer, si je peux me permettre - au lieu de prévoir et tergiverser comme j'avais trop tendance à le faire. Foncer sans trop se soucier du dégât, c'est à quoi je me suis résolu en reprenant le marteau-piqueur en main pour le planter en plein milieu de mon trou où il a commencé à trépider, percuter, fendiller, si bien que le ciment disloqué se défit bientôt par plaques entières que je soulevais d'un brusque mouvement de levier pour attaquer la couche suivante. En moins de dix minutes la dalle était percée.

J'arrêtai le marteau-piqueur. Il ne restait plus rien du périmètre que je m'étais appliqué à tracer : j'avais devant moi un trou informe, irrégulier, dont on pouvait à la rigueur supposer qu'il avait dû vaguement être carré à l'origine, et dont les limites se prolongeaient encore dans le sol intact par quelques lézardes tentaculaires qui me parurent un instant désastreuses. Mais après tout j'étais venu à bout de la dalle, c’était ce qui comptait, et ces lézardes pourquoi donc s'en soucier ? Lorsque tout serait terminé il faudrait nécessairement aménager l'entrée du trou par quelque travail de maçonnerie ou de béton; j'en profiterais alors pour noyer ces fissures et, pourquoi pas, entourer le trou lui-même d'une sorte de plate-forme surélevée qui le protégerait du ruissellement de l'eau si la cave devait être un jour inondée comme cela arrivait parfois lors de trop fortes pluies qui faisaient monter le niveau de la nappe phréatique. Je n'avais par conséquent qu'à me féliciter de ces dégâts imprévus (et de toute façon incontrôlables) qui venaient de me fournir l'idée de cette margelle que je réaliserais par la suite pour isoler les abords de mon trou. Cela me redonna du coeur à l'ouvrage de constater que, plus on avançait, plus on résolvait de difficultés et que finalement il n'y avait pas à craindre de se lancer dans certaines entreprises sous le prétexte qu'elles nous paraissaient hasardeuses et au-dessus de nos forces mais qu'au contraire ces difficultés-là nous trouverions à les résoudre à mesure qu'elles se présenteraient, qu'elles ne devaient pas nous inhiber par avance. Il n'y a rien qui soit au-dessus de nos forces à partir du moment où nous l'avons entrepris, me suis-je dit; entreprendre, voilà bien la seule véritable difficulté. "Labor omnia vincit improbus": "le travail vient à bout de tout, s'il est opiniâtre..." Je ne sais pourquoi cette réminiscence d'un vers de Virgile, la seule qui subsiste de mes lointaines humanités, s'imposa comme un obsédant leitmotiv dans le petit discours que je me tenais tout seul en contemplant l'amas des gravats que je venais de rassembler et qui, maintenant que tous ces fragments de ciment et de béton étaient entassés au bord du trou, me paraissait beaucoup plus impressionnant que prévu.

"Labor omnia vincit...", oui, il fallait l'espérer; j'allais en avoir en effet du travail pour évacuer tout cela, ces "délivres" comme les appellent si pertinemment les ouvriers du bâtiment; et ce n'était là que le début, je n'avais même pas encore commencé à creuser! Mais cette perspective ne me prenait pas au dépourvu; le problème de l'évacuation des gravats je l'avais depuis longtemps envisagé et j'avais des solutions toutes prêtes, du moins en ce qui concernait les premières semaines de travail : je savais qu'existait dans le jardin une ancienne fosse septique qu'il serait facile de combler avec les premiers mètres cubes; une fois qu'elle serait pleine je pourrais encore entasser de la terre çà et là sur les différents massifs, voire même sur la pelouse jusqu'à un certain point; ensuite, bien sûr, il faudrait voir; trouver quelque chose; je n'avais pour le moment rien prévu de très précis, ne sachant pas au juste quel volume j'aurais à déblayer ni ce que cela représenterait une fois mis au grand jour. Une chose cependant était certaine : pour creuser un trou, c'est-à-dire faire un vide, il fallait nécessairement par ailleurs combler un plein, c'est l'une des lois immuables de la Nature; il n'y avait pas moyen d'y échapper; un vide, un plein. Un "trop-plein" aurais-je été tenté d'ajouter si je n'avais senti là une complaisance par trop romantique, une forme d'exagération hystérique peu compatible avec la rigueur que j'avais toujours tenté de m'imposer : non, pas question de parler de "trop-plein", aussi séduisant que cela puisse paraître, ce ne serait là qu'une facilité abusive puisque le plein qu'il me faudrait déblayer ne serait jamais, scientifiquement parlant, que l'exacte mesure du vide que j'aurais préalablement creusé. Aussi satisfaisante qu'elle semble pour l'esprit cette mise au point ne résolvait pas pour autant le problème; il faudrait bien me le coltiner ce plein, un jour ou l'autre, mais je n'en étais pas encore là; on aviserait en temps utile; pour le moment il n'était même pas question d'aller combler la fosse septique, sous cette pluie. Je n'avais donc qu'à repousser dans un coin ces gravats avant de me remettre à creuser en espérant une journée plus propice pour commencer à m'en débarrasser.

Sous la dalle, je m'y attendais, se trouvait un remblai bien tassé composé d'un mélange de cailloux et d'une sorte de mâchefer comme on en utilisait autrefois pour les fondations (à l'époque où nous avions encore dans le Nord une solide industrie métallurgique) pour assurer la stabilité du sol en même temps qu'une protection naturelle contre les remontées d'humidité. C'était gris-noir et poreux, avec un aspect peu ragoûtant et cendreux de scories, mais je savais que c'était efficace. Je ne pouvais que me féliciter d'avoir un sous-sol constitué de ce matériau traditionnel; bien que cela paraisse plutôt sale (ne parle-t-on pas aussi de crassier pour désigner ces scories ?) et peu conforme aux normes contemporaines, c'était la garantie d'une construction robuste et saine. C'est cela une véritable construction, me suis-je dit au moment d'attaquer à la pioche la couche noirâtre qu'il fallait maintenant évacuer, c'est faire d'un rebut ignoble le soubassement de l'édifice propre et net que l'on se propose d'élever; qui sait si, par ailleurs, tout ce que nous admirons et envions ici-bas ne repose pas de même sur le fondement de quelque répugnant déchet dont le bâtisseur a su faire son assise et qui confère au tout son aplomb, sa force, salubrité et beauté ? Qui sait ?

Bon. J'ai lancé le premier coup de pioche avec la satisfaction de constater que l'amalgame de mâchefer et de pierres était resté relativement meuble malgré toutes ces années, au point qu'on aurait presque pu le déblayer directement à la pelle sans piocher. C'est alors que j'ai compris ce qui me rendait les choses si faciles depuis que je m'étais remis au travail cet après-midi et qui m'avait fait tant me réjouir de découvrir le mâchefer sous la dalle : il n'y avait ni béton ni ciment armé comme je l'avais craint avant de commencer; je n'avais pas eu à me battre avec des ferrailles noyées dans la masse qu'il aurait fallu longuement dégager une à une et scier à mesure que je disloquais la dalle, comme autant de résistances à laborieusement forcer avant de faire sauter le couvercle de mon futur trou. Non; tout s'était finalement fait en douceur - si l'on excepte les ravages excessifs de mon marteau-piqueur -, sans effort particulier et pour ainsi dire de soi-même. Et là, il ne me restait plus que cette couche de mâchefer à évacuer, qui d'ailleurs paraissait s'y prêter bien volontiers, légère et consentante comme si elle n'avait attendu que cela depuis tant d'années, que je la déblaye.

La déblayer était tout de même un peu vite dit. Comme je l'ai déjà expliqué, il n'était pas question en fait, par ce temps, de déblayer quoi que ce soit. L'insidieux crachin, dehors, s'était mué sans que j'y prenne garde en déluge qui ruisselait sur les degrés de pierre de l'escalier jusqu'au siphon du tout-à-l'égout à l'entrée de la cave. Moi, j'étais ici bien à l'abri, tout à mon occupation souterraine, et je percevais l'odeur fraîche de la pluie pénétrant par la porte que j'avais laissée ouverte. En réalité donc, cette couche de mâchefer, je ne pouvais pour le moment que la déplacer, creuser et la rejeter, pelletée par pelletée, sur l'amoncellement des gravats que j'avais déjà rassemblés à proximité et j'étais bien conscient que ce n'était là qu'accomplir une partie du travail, un travail du coup dérisoire et peut-être même totalement inutile puisqu'il n'aurait pas pour résultat de m’en débarrasser pour de bon mais qu'il faudrait un prochain jour reprendre et manipuler de nouveau tout cela pour, cette fois, définitivement l'évacuer. Cette pensée, je dois le reconnaître, refroidit brusquement mon ardeur et pour un peu j'aurais baissé les bras, même provisoirement. C'eût été un gain de temps, bien évidemment, d'énergie, que de pouvoir pelleter ce remblai directement dans des seaux que je serais allé aussitôt déverser dans la fosse du jardin au lieu de l'accumuler ainsi au bord de mon trou pour être obligé de le reprendre plus tard. Il s'en est donc fallu de peu, cette fois-ci encore, que je m'interrompe. Puis j'ai réfléchi, comme je le fais toujours lorsque je me trouve en difficulté, et me suis bientôt donné deux bonnes raisons de continuer. D'abord, ces travaux, je venais à peine de les entreprendre; eh quoi ! je renâclerais, temporiserais sous le premier prétexte venu au bout de quelques heures ? Ce serait vraiment mal partir après m'être si longuement préparé. En second lieu, ce qui importait avant tout c'était d'avancer, de creuser, et je dois dire que j'étais impatient de découvrir ce qu'il pouvait bien y avoir là-dessous (déjà de la terre ? du rocher ? un second remblai plus grossier ?); c'est cette curiosité, quelque peu puérile je l'admets - qui ne tenait aucun compte de la rationalité d'une démarche plus économique qui m'aurait dispensé de manipuler deux fois le même mâchefer -, c'est cette curiosité-là surtout qui l'a finalement emporté, m'incitant à reprendre pelle et pioche avec une détermination raffermie maintenant que c'était décidé : eh bien oui, je me lançais à corps perdu dans une tâche plus ou moins inutile, c'était vrai, mais en toute connaissance de cause et au moins aujourd'hui, ce premier jour, je pourrais dire que j'avais progressé, je saurais exactement à quoi m'en tenir quant à ce que recouvrait cette fichue dalle, à quoi m'attendre pour la suite. Il me semble l'avoir déjà noté : dans l'action, tous nos scrupules s'évanouissent; c'est donc ragaillardi et en plein accord avec moi-même que, pendant plus d'une heure, je transpirai à piocher, pelleter, repiocher jusqu'à complètement dégager cette première couche de crassier qui faisait bien trente ou quarante centimètres d'épaisseur.

Dessous, c'était la terre; une terre ocre pâle, compacte et lisse comme une couche d'argile grasse imperméable. Méticuleusement, à l'aide d'une balayette et d'une simple pelle de ménage, avec autant de soin que l'archéologue mettant au jour quelque précieux témoignage des siècles passés, je la débarrassai des dernières traces noirâtres de scories. Elle présentait ainsi une surface claire et propre, d'un aspect plutôt satisfaisant pour l'esprit. Je me dis que je venais de franchir une étape suffisamment importante et décidai, pour ce jour-là, de m'accorder congé. Vouloir continuer, après toutes ces heures de travail et malgré la fatigue qui commençait à se manifester, aurait relevé d'une précipitation suspecte à laquelle, par principe, je refusai de me laisser aller.

 

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