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Palace-Hôtel

II

  Il y avait plus de monde qu’on aurait cru dans la grande salle à manger tendue de verdures défraîchies. Si l’hôtel était en perte de vitesse, le restaurant semblait avoir conservé une bonne réputation. Ils avaient choisi une table au fond, du côté opposé aux fenêtres pour échapper à la désagréable impression d’humidité glacée que donnait, malgré les voilages, le noir ruissellement des vitres. Peu à peu les clients étaient arrivés, la bonne bourgeoisie de Sedan, apparemment, des gens entre deux âges qui avaient là leurs habitudes de sorties du samedi soir, entre couples. A huit heures et demie, la salle était pleine. Il en résultait une animation feutrée de bon ton faisant oublier la froideur du décor, le plafond trop haut, l’éclairage insuffisant des deux énormes lustres de cristal.

  Des tintements de porcelaine fine et de verres ponctuent une discrète rumeur de conversations. Les vestes blanches de serveurs affairés glissent entre les tables en silence. Jacques Dorival et sa compagne ont terminé leur dîner. Il n’a rien pu apprendre d’elle, ni qui elle est, ni pour quelle raison ils se trouvent ensemble ce soir. Même à propos de sa coiffure il n’est pas plus avancé : elle a conservé sa toque pendant tout le repas ! Il sait seulement qu’il doit partir tout à l’heure avec elle rejoindre Patrick dans leur propriété de La Gravière, quelque part de l’autre côté de la frontière belge, et ensuite l’accompagner encore au cours d’un long voyage en voiture dont il n’a pu obtenir ni le motif ni la destination. Mais cela ne lui importe plus vraiment.

  Flora repousse contre la table le frêle dossier aux fuseaux dorés de sa chaise.

  Le repas, contrairement aux appréhensions de Jacques, a instauré entre eux une facilité de rapports reposant sur le goût commun qu’ils se sont découvert pour la peinture. Il ne sait rien d’elle, elle ne sait rien de lui — du moins le suppose-t-il — et pourtant ils viennent de bavarder librement pendant plus d’une heure, sans le moindre embarras. Tout est parti du Grand Louvre dont elle a visité récemment les nouvelles salles ouvertes au public  ; Jacques, par chance, avait été convié à leur inauguration le mois dernier par un confrère architecte dont le cabinet avait plus ou moins participé aux travaux  ; il y était allé avec Anne et Anne, dans un musée, ne fait pas autre chose que regarder les tableaux ; très vite ils s’étaient écartés des discours, du cocktail, de la bruyante multitude de ces mondanités, pour se retrouver seuls, ou presque, à discuter devant les œuvres comme ils font toujours ensemble. C’est pourquoi il a pu trouver avec Flora ce terrain d’entente inespéré. Elle s’est montrée surprise, d’abord : apparemment l’histoire de l’art ne constituait pas la spécialité d’Alfred, ni des amis qu’il fréquentait habituellement. Il craignit même d’avoir éveillé ses soupçons. Mais Flora n’avait pas seulement visité le Louvre ; elle connaissait aussi Florence, les Offices, le Palais Pitti, Venise ; et le plaisir d’évoquer ses voyages l’avait bientôt emporté sur ses premières réticences. Flora n’était pas une simple touriste mais un véritable amateur ; il avait su pourtant s’en tirer à son avantage, peut-être même brillamment, et il se flattait de l’avoir impressionnée : elle sentait bien les choses, les sentait avec une rare finesse, avec passion, mais ne possédait pas le soubassement culturel solide qu’il avait acquis à l’Université, en Histoire de l’Art, puis pendant ses années d’architecture. Contrairement à son attente, il a pris plaisir à ce repas, le plaisir d’une supériorité trop facile qu’il se reproche un peu maintenant. Mais qu’est-ce qu’un petit péché de vanité ? Il en a presque oublié la réalité de sa situation.

  Rutilante dans sa robe étroite, elle repousse sa chaise contre la nappe blanche. Un sourire de bienheureuse insouciance finit de s’effacer sur ses lèvres, dernier cercle du dernier caillou que Jacques a lancé à la surface de leurs souvenirs communs. Il rempoche son Dunhill et le paquet de Bastos qui traînent encore sur la table, entre les serviettes damassées et leurs deux verres à Cognac ; il se lève à son tour. Il faut téléphoner à Anne avant de partir. Car il part avec Flora, c’est décidé ; il tente l’aventure ; ce soir, rien ne lui paraît impossible.

  Dans le hall, profitant de ce qu’un jeune serveur s’efforce de présenter à Flora son manteau selon toutes les règles du savoir-vivre, il lui annonce qu’il doit monter dans sa chambre prendre sa valise.

  « Vous aviez pris une chambre ? » s’étonne-t-elle.

  Il prétend ne pas pouvoir se passer d’une douche après un voyage en train. Elle plisse très légèrement les yeux, un court instant.

  « J’en ai pour une minute, s’empresse-t-il d’ajouter sans lui laisser le temps de se poser d’autres questions ; si vous voulez bien m’attendre ici, j’arrive. » Elle le regarde disparaître dans l’escalier, puis part s’asseoir dans l’un des fauteuils du salon, son petit sac noir sur les genoux.

 

  Sa valise ouverte gît sur le lit ; il ne l’a pas défaite. Dans la salle de bains, il rassemble rapidement les affaires de toilette qu’il a laissées sur la tablette du lavabo, décroche l’imperméable de gabardine beige suspendu au-dessus de la baignoire et qui n’est pas encore sec, attrape au passage la chemise sale en boule sur le porte serviette et la fourre telle quelle sur le dessus de la valise qu’il boucle. Puis il s’assied sur le lit, décroche le téléphone sur la table de nuit et compose son numéro. Tout en écoutant les "bip" de son appel cheminer dans le dédale électronique des standards à la recherche de sa ligne, il tend la main pour allumer la petite lampe de chevet à l’abat-jour de soie rose plissée. Cela sonne au bout du fil. Il entend « Allo ? », mais ce n’est pas la voix d’Anne.

  « Fabien ? fait-il, c’est Papa... Vous allez bien ? »

  « C’est Papa, chuchote Fabien, sans doute à l’adresse de sa soeur. Ouais, on va bien..., on est tout seuls ; tu rentres quand ? »

  On perçoit très distinctement le dialogue du film à la télé, mais il n’a pas consulté le programme et ne peut deviner de quel film il s’agit.

  « Maman n’est pas là ?

  — Elle est partie à sa répétition avec Henri, on est tout seuls. Tu voulais lui dire quelque chose ? Je peux lui laisser un message pour quand elle rentrera, si tu veux...

  — Non, non, pas la peine... Tu lui diras demain que j’ai appelé et que je ne rentrerai pas avant mardi ou mercredi, tu n’oublieras pas ? De toute façon je la rappellerai d’ici là. Dis-lui que je l’embrasse... Je vous embrasse aussi tous les deux, Juliette et toi. Qu’est-ce que vous faites, vous regardez la télé ?

  — Ouais, un peu...

  — Bon d’accord, mais ne vous couchez pas trop tard, hein ?

  — Ça finit à dix heures et demie, on se couche tout de suite après, promis. Tu reviens mardi ?

  — Peut-être mercredi, je ne sais pas. »

  Il embrasse encore Fabien avant de raccrocher. Devant lui, à deux mètres du lit, de brillantes processions de gouttelettes ruissellent lentement sur les vitres obscures, mais la pluie a cessé. Le profond silence de la chambre, baignée de cette lumière rose surannée, donne l’étrange impression que le temps aussi s’est arrêté. Près de l’embrasse des rideaux, une fissure a déchiré le papier peint à rayures gris perle et remonte jusqu’à la corniche ; en y regardant mieux, on s’aperçoit qu’elle a aussi fendu imperceptiblement une moitié du plafond.

  Il éteint la lampe, met l’imperméable sur son bras et saisit la valise. En sortant il récupère sa clef dans la serrure et laisse la porte ouverte.

 

  Tout au fond du hall, dans la partie salon sous le grand lustre, une femme est assise, seule, dans l’un des énormes fauteuils de velours rouge. Il la découvre peu à peu, en descendant les dernières marches. Elle a ramené sur elle les pans bordés de fourrure noire de son large manteau ; une toque de la même fourrure, profondément enfoncée sur la tête, lui confère une touche d’exotisme slave quelque peu insolite. Cette femme l’attend.

  Il feint de ne pas remarquer le mouvement qu’elle esquisse pour se lever en le voyant descendre et se dirige directement vers le bureau, sans se retourner, sachant qu’elle le suit des yeux. Il demande sa note au vieil employé stupéfait qui, visiblement, désapprouve qu’un client ne conserve pas une chambre au moins la nuit complète. De la salle à manger provient un brouhaha confus de dîneurs encore en plein repas et il regrette de devoir abandonner cette rumeur conviviale, le doux luisant des cuivres de la porte tambour et la discrète attention du vieux réceptionnaire veillant sur le bien-être de sa clientèle. Flora s’est rassise. Il reprend sa Carte Bleue et s’avance vers elle. Cette fois-ci elle ne se lève pas mais se contente de hausser les sourcils comme pour dire : « Alors, on y va, maintenant ? » Elle ne fait pas un mouvement ; elle attend docilement ses instructions. Dans le tain terni des miroirs, sur sa droite, il se voit là, debout, devant ce fauteuil massif, sa valise à la main, sans  plus rien à lui dire. Mais elle attend et il dit :

  « Vous m’excuserez..., j’espère ne pas avoir été trop long. » Non, elle ne soupçonne rien du coup de téléphone qu’il vient de donner. Et d’ailleurs, pourquoi le véritable Dorval n’aurait-il pas téléphoné avant de partir ? Qu’a-t-il à craindre ? « Pas du tout, a répondu Flora en se levant, je vous en prie. » Elle boutonne son manteau. Il a reculé d’un pas pour éviter de la heurter, poitrine contre poitrine. Et ils se trouvent debout face à face, immobiles. Elle a dû se remettre du rouge tandis qu’il était là-haut : son incroyable bouche éclate, turgescente, en plein centre d’un cercle de fourrure noire que lui font son col de manteau et sa toque. A la fin du repas tout à l’heure, une fois le brillant artifice de ce vernis à demi effacé, cette bouche lui avait paru plus humaine, apprivoisée en quelque sorte dans la proximité de leur conversation, réduite à des dimensions acceptables et d’un rose de chair ordinaire. Elle est redevenue à présent, sous son fard à nouveau rutilant, l’inaccessible étrangère, parée, monstrueuse. Il se rend compte qu’il n’en a pas détaché son regard et se reprend.

  « Eh bien, il ne nous reste plus qu’à y aller... Vous voyez que nous avons bien fait d’attendre, tout compte fait : la tempête a fini par se calmer. »

  Il n’a prononcé que cette phrase ordinaire, le genre de phrase qu’elle est en droit d’attendre, et tout lui paraît aller mieux. En sortant il lève les yeux vers l’horloge : dix heures moins vingt, mais quelle importance cela a-t-il ? Elle lui emboîte le pas. Il maintient le tambour de la porte qui ne chante plus et s’engouffre derrière elle, gêné par sa valise qui cogne au bois lustré, dans le compartiment suivant. Tous deux tournent à petits pas précipités jusqu’à l’irrémédiable expulsion dans l’air humide et froid de la nuit.

 

  Du bord de la marquise vitrée, flanquée de deux torchères de fer forgé supportant des lanternes, de grosses gouttes brillantes se détachent avec une régularité mécanique pour marteler le trottoir d’éclatantes éclaboussures. Au-delà, l’asphalte noir de l’avenue luit dans le silence d’un monde abandonné. « La voiture est un peu plus loin », dit Flora qui s’est arrêtée sous l’abri de l’auvent. La tête rentrée dans les épaules, ils franchissent côte à côte le rideau des perles glacées.

  La voiture est là, effectivement, à vingt mètres, zébrée des reflets blafards du réverbère voisin ; une Renault 25 Beverly grise, accroupie dans l’attente, le long d’un trottoir un peu haut. Le calme de la rue, après le déchaînement de la tempête, produit cette impression d’irréalité flottante que l’on éprouve en convalescence, au sortir de ces longues maladies qui laissent toutes choses merveilleusement étrangères et neuves, lointaines, une impression de sérénité et de repos. Quelques infimes résidus de la pluie, dont on ne peut même pas dire qu’ils tombent, leur rafraîchissent agréablement le visage. La température s’est de beaucoup radoucie ; seuls les caniveaux torrentueux rappellent encore les trombes d’eau du début de la soirée. Devant la portière droite, Jacques Dorival attend qu’elle lui ouvre, mais Flora contourne le capot en lui tendant les clefs.

  « J’allais oublier que j’avais un chauffeur à présent. Tenez !... Cela ne vous dérange pas ? J’ai une telle horreur de conduire la nuit. »

  Il passe du côté gauche, pose sa valise et son imperméable à l’arrière et se met au volant. Déjà elle est installée auprès de lui, prenant ses aises de passagère, réglant son siège au mieux pour ses jambes, ouvrant son manteau. « Là, à droite du volant », précise-t-elle, voyant qu’il ne met pas tout de suite le contact. Il réplique avec une pointe d’agacement que sans doute elle remarque :

  « Je sais : j’ai la même. » Et c’est vrai ; s’il n’a pas exactement le modèle Beverly, cela revient au même. Son hésitation ne provient pas de la prise en mains d’une voiture nouvelle ; il a tout simplement eu un trou, là, tout de suite, en se retrouvant assis au volant près de cette femme inconnue ; pendant quelques secondes il s’est demandé ce qui lui arrivait, s’il voulait vraiment que cela lui arrive. Puis c’est passé comme c’était venu. Il regrette d’avoir peut-être vexé Flora et cherche à se rattraper. Il a lancé le moteur et le laisse tourner sans démarrer :

  « Je veux bien faire le chauffeur, mais alors il faudra que vous me serviez de pilote : je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où nous allons et, à plus forte raison, de la façon d’y aller... »

  Dans la pénombre de l’habitacle où il distingue à peine son visage, le sourire de Flora devient une noire béance. (« Ce que dit la bouche d’ombre... », pense-t-il fugitivement, sans vraiment situer cette vague réminiscence de ses humanités lycéennes). Il en émane une voix basse et sombre.

  « Je vais vous guider, évidemment ! Pour le moment ne vous en faites pas, c’est tout droit, jusqu’au bout de l’avenue Philippoteaux ; là, nous prendrons à gauche vers la place Turenne. Vous ne connaissez pas du tout Sedan ? »

  Il a failli répondre que si justement ; que jusqu’à présent il y venait chaque année, mais c’était sans doute la dernière fois. Rémy Dorval était-il censé connaître Sedan ? Vraisemblablement non ; il n’y a pas grand risque à dire non.

  « Pas du tout », fait-il en déboîtant pour prendre l’avenue.

  Il a mis les essuie-glace en position intermittente et ne voit presque plus rien pendant quelques secondes : ils étalent sur le pare-brise une pellicule grasse qu’il faut plusieurs va-et-vient pour éliminer.

  « De toute façon, il n’y a pas de quoi se perdre, reprend Flora. Hé là ! C’est ici ; à gauche !... »

  Il allait continuer dans l’avenue de Verdun et braque in extremis. Ce n’est pas plus mal qu’elle ait l’impression qu’il ne s’y retrouve pas, bien qu’il ne l’ait pas fait exprès. Il accélère ; il se sent plus sûr de lui à présent. Arrivés place Turenne, ils contournent la statue du grand homme et prennent la route de Floing, complètement déserte.

  « On aurait pu sortir par Balan et prendre la nationale jusqu’à Bouillon, commente Flora. La route est meilleure, même si c’est un peu plus long. Mais il est préférable de passer par Saint-Menges ; le poste frontière n’est pas gardé, la nuit : c’est en pleine forêt.

  — Vous pensez qu’on risquerait quelque chose à la frontière ? »

  En fait il ne s’en inquiète pas du tout. Il éprouve une exaltation étrange en approchant de Floing par cette route qu’il connaît si bien pour l’avoir faite des dizaines de fois avec Anne lorsqu’ils allaient rendre visite à la tante ; c’est là qu’elle habitait autrefois, c’est-à-dire il y a seulement quelques années, quand elle pouvait encore se débrouiller seule dans sa maison ; elle habitait là, juste à droite, dans le haut du village.

  « Saint-Menges ! A gauche ! » crie Flora en lui donnant une tape sur l’épaule. « Non, on ne risquerait rien, répond-elle après qu’il a repris la bonne route, pas pour le moment. Mais Patrick préfère qu’on nous voie le moins possible ; autant éviter de s’arrêter à la douane. »

  Depuis la sortie de Floing, ils roulent dans une campagne complètement noire et n’ont plus croisé une voiture. Bien qu’il ne pleuve plus, l’atmosphère reste celle de la pluie ; l’étroite chaussée bombée brille sous le faisceau des phares qui ne permet guère de discerner autre chose que l’herbe des deux talus sur les bas-côtés de la route ; il faut de temps à autre actionner tout de même les essuie-glace car le pare-brise se couvre d’une imperceptible poussière d’eau. Calée au fond de son siège, Flora s’est enfermée dans une sorte de mutisme rêveur ; peut-être apprécie-t-elle tout simplement d’être déchargée des responsabilités de la conduite. Jacques Dorival, lui, prend plaisir à conduire. La plupart des voitures, la nuit, paraissent rouler avec beaucoup plus de facilité, de souplesse. Il ne pense à rien d’autre qu’à maintenir le moteur au régime optimum, à négocier les courbes au plus serré, cette série de lacets, par exemple, à l’entrée de Saint-Menges. La Beverly répond à merveille, avec le ronronnement étouffé d’un luxe puissant, aux moindres de ses sollicitations ; elle est parfaitement entretenue. En traversant le village aux volets clos, où brûle à peine une lumière, il s’étonne tout de même de son propre abandon, dans de pareilles circonstances, à cette aisance de la conduite. Sans doute est-ce l’imprévu, justement, de cette situation qui lui fait apprécier à tel point les qualités de la voiture : venu par le train, il n’aurait jamais envisagé évidemment se retrouver ici au volant, en pleine nuit, sur des routes aussi familières. Cela lui paraît tellement improbable qu’il y découvre un charme insoupçonné, savoure cela comme un privilège insolite. Il conduit avec une innocence juvénile, ayant presque oublié qu’il s’est chargé d’une mission dont il ignore tout, dangereuse peut-être de surcroît. Il baisse un peu l’intensité de l’éclairage sur le tableau de bord qu’illumine soudain la lueur du briquet de Flora. C’est alors qu’il reprend conscience qu’elle est là, à ses côtés, et qu’il s’est embarqué avec elle dans une aventure dont il ne mesure pas les suites.

  « Vous n’utilisez jamais l’allume-cigare ? » demande-t-il.

  Elle appuie sur le poussoir du cendrier qui s’ouvre lentement en laissant sourdre une faible lumière verte.

  « Jamais. J’ai un attachement presque fétichiste pour ce briquet-là, figurez-vous. Vous voulez que je vous en allume une ?

  — Merci, fait-il en reportant les yeux sur la route, j’ai les miennes. »

  Elle fait entendre un embryon de son rire énorme, caverneux :

  « Ah, ah, vous êtes aussi maniaque que moi, à ce que je vois... »

  La route est toute droite maintenant, encore plus sombre ; ils viennent de pénétrer dans les bois. Il sait qu’on approche de la frontière et se décide à poser la question qu’il a différée jusque là :

  « Nous devons aller très loin en Belgique ?

  — Noonn... une trentaine de kilomètres, tout au plus. Ce n’est pas que ce soit loin, mais ces petites routes sont tellement mauvaises l’hiver... »

  Il sent rougeoyer le bout incandescent de la cigarette. Décidément il ne parviendra pas à lui faire dire où ils vont. A trente kilomètres d’ici, c’est Alle, un village perdu parmi les vallonnements du bord de la Semois, propre et coquet à la différence des hameaux misérables de nos Ardennes françaises ; il en avait souvent fait la remarque à Anne : en passant la frontière, cela change du tout au tout. A l’intersection d’une sorte de chemin forestier, qu’ils coupent à angle droit, les phares font surgir de la nuit un panneau indicateur : ALLE 22 KM. Il saisit l’occasion :

  « Dans les environs de Alle, sans doute ? »

  Elle abandonne enfin ses réticences :

  « Un peu plus loin... Sur la commune de Rochehaut ; mais nous sommes plutôt à l’écart du village, vous verrez...

  — Cela ne doit pas faciliter les communications...

  — Vous croyez que nous tenons à avoir le métro sur le pas de la porte ? »

  Elle a écrasé méthodiquement sa cigarette et referme le cendrier. Tout à coup Jacques a peur : et si le véritable Dorval s’était manifesté entre-temps, s’il avait téléphoné là-bas, par exemple, pour prévenir de son retard ou d’un empêchement ? On ne pouvait pas prévoir la réaction de Flora, ni surtout celle de ce Patrick. Peut-être l’enjeu de sa petite usurpation se révélera-t-il plus important qu’il ne l’imagine ; et dans un endroit tellement isolé inutile d’espérer aucun secours. D’ailleurs quelle justification aurait-il, quoi leur dire ?

  Il a ralenti sans s’en rendre compte dans une longue ligne droite entre de hautes frondaisons et elle le rappelle à l’ordre avec impatience :

  « Vous pouvez y aller : il n’y a personne à la douane. »

   Le poste de douane, en effet, dont on distingue les barrières rouges et blanches levées deux cents mètres plus loin, est plongé dans l’obscurité la plus totale. Il accélère de nouveau.

  « Vous voyez, qu’il valait mieux passer par ici, reprend-elle après qu’ils ont laissé derrière eux le simple cabanon qui sert d’abri aux douaniers. Ce n’est pas qu’on nous aurait contrôlés aux autres postes, en principe ils laissent passer tout le monde, mais autant se faire le plus discrets possible. »

  Jacques a repris sa vitesse normale sans répondre ; il aurait souhaité que ce poste frontière ne soit pas aussi désert. Quelle puérilité, pense-t-il ; cela aurait-il changé quoi que ce soit de voir ici un ou deux douaniers ? Ils les auraient fait passer sans même qu’ils aient à s’arrêter, d’un petit signe de la main du fond de leur guérite, comme d’habitude.

  Ils roulent maintenant en plein coeur de la forêt des Ardennes. Flora se tait, fixant la route droit devant elle, avec la même attention tendue que si elle était au volant ; il pense qu’elle se défie de ses qualités de chauffeur et ne s’estime pas en parfaite sécurité. La voiture glisse dans la nuit tel un coin magique qui écarterait, de part et d’autre du faisceau de ses phares, les deux murailles noires des frondaisons. Jacques sent l’obscurité se refermer aussitôt derrière eux comme pour les pousser de l’avant ; comme si la masse énorme de la nuit, dense et vivante, s’efforçait de les expulser de son sein par une contraction continue ; mais la nuit n’a pas de fin et eux ne cessent de rouler, fuyant follement pour lui échapper dans une longue pénétration sans espoir.

  « La douane belge est à Alle, dit soudain Flora sans détourner la tête. Mais il n’y aura personne non plus, à cette heure-ci. »

  Il prend conscience de la torpeur qui l’a engourdi et se redresse sur son siège ; inspire profondément, plusieurs fois. La voix de Flora lui a semblé dure, tendue ; il y devine la marque d’une angoisse inavouée. Dans un dernier virage, ils aperçoivent soudain les quelques réverbères de la grande rue de Alle. Le temps qu’il lève le pied, ils baignent déjà leurs visages d’une pâleur lunaire implacable.

  « A la sortie, vous prendrez à droite. »

  Raide sous la bogue hérissée de sa toque, le profil de Flora, n’a pas bougé. Elle paraît concentrée sur un itinéraire qui devrait pourtant lui être familier. Lui, au contraire, malgré le dénuement de ces rues endormies, se sent soulagé de retrouver un lieu habité. « Entendu, » fait-il, prêt à engager une conversation. Mais elle ne reprend pas la parole. Ils viennent de franchir le poste de douane dont toutes les lumières sont éteintes. Puis l’obscurité s’ouvre de nouveau devant eux. Il accélère dans une sorte d’allégresse incontrôlée.

  On a quitté les hautes futaies et la route monte doucement vers des pentes de prairies parsemées de petits bois. Flora paraît se détendre. Dans l’ombre, elle lui adresse un sourire.

  « Nous ne sommes plus très loin, maintenant, encore quelques kilomètres ; mais ça va grimper ! »

  Elle allume une nouvelle cigarette et expire une longue bouffée qui emplit l’habitacle de l’odeur mielleuse de son tabac blond. Cela lui donne l’envie de fumer aussi mais il préfère attendre d’être arrivé. Ils viennent d’aborder les premiers virages en lacets et la conduite prend un nouvel intérêt. Balançant la voiture de la gauche sur la droite, puis sur la gauche, il compense en souplesse la force qui les déporte d’un côté en négociant aussitôt la courbe suivante en sens inverse. Mieux vaut ne pas avoir de cigarette entre les doigts pour conduire de cette façon là, toujours à la limite du dérapage. Flora s’est calée en arrière sur son siège, la nuque contre l’appui-tête ; elle se laisse bercer sans rien dire. Ils ont quitté la zone de prairies pour un sous-bois de pins sombres qui garnit l’escarpement rocheux où la Semois s’est creusé une vallée. Il connaît bien ce paysage pour s’y être souvent promené avec Anne au début de leur mariage, lorsqu’ils exploraient encore la région à l’occasion de chacune de leurs visites chez la tante. Et chaque fois il s’émerveillait naïvement de découvrir par ici cette illusion de montagne ; il en retirait l’impression d’être avec elle en voyage, très loin, et non à quelques kilomètres seulement de Sedan. Si Flora pouvait soupçonner qu’il est ici presque chez lui, que ces bois ont conservé la trace de souvenirs si précieux ! Mais Flora ne peut rien soupçonner. Ils atteignent Rochehaut, sur la crête, sans parler ; mais à l’entrée du village elle leur fait prendre à droite une petite route pentue plongeant au fond de la vallée. Il passe la troisième, puis la seconde. Le moteur, retenant tout le poids de la voiture, rugit ; il le soulage par de petits coups de frein réguliers.

  « C’est là », dit tout à coup Flora lorsqu’ils sont à mi-pente.

  Jacques ne voit rien. Sur leur gauche il n’y a qu’un chemin de terre.

  « Là ! », répète Flora. Il freine et entreprend une marche arrière délicate dans une pente aussi raide.

  « Il y avait une exploitation de gravier, en bas, sur la rivière. C’est l’ancienne maison du propriétaire », explique-t-elle tandis qu’ils s’engagent dans l’étroite tranchée taillée parmi une broussaille à peine entretenue.

  « Je comprends que vous n’ayez pas besoin du métro à votre porte, ironise Jacques ; il n’y a déjà pas la route ! »

  Elle ne répond pas. D’ailleurs lui non plus n’a pas vraiment envie de plaisanter. Le moment crucial approche : si Dorval a téléphoné, il s’est fichu dans un beau pétrin. En admettant même que tout se passe bien — ce qui est peu probable — il va se trouver dans une situation ridicule. Il est possible aussi que Patrick ait décidé de faire comme si de rien n’était et le fasse marcher jusqu’au bout pour tenter de découvrir qui est derrière tout cela ; comment pourrait-il admettre qu’il n’y a personne derrière, que Jacques s’est lancé là-dedans en toute innocence, de son propre chef ? C’est bien le mot, "innocence" !

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