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La maison sous la pluie

 

 

  Je m’attendais à une propriété plus imposante, quelque chose comme un manoir de granit isolé sur la côte, ou l’une de ces immenses bâtisses austères au centre de Saint-Guénolé qu’on imagine appartenir à un notaire. Nous sommes arrivés devant une ferme rénovée comme il y en a beaucoup dans l’arrière-pays entre Tréguennec et la Pointe de la Torche, un long bâtiment principal sans étage, flanqué de ses dépendances — autrefois granges ou crèches — qui fermaient complètement une cour intérieure ; apparemment une belle résidence secondaire, parfaitement rénovée autant que j’en puisse juger à la lumière de nos phares, mais sans aucune démesure. Il a arrêté la 605 devant le corps de ferme et je suis venu me ranger auprès de lui dans un crissement de gravier mouillé. J’ai attendu qu’il soit sorti avant d’ouvrir la portière à mon tour. Ce qu’on prenait d’abord pour du silence n’était que le grondement lointain des rouleaux s’écrasant sur les rochers de la Pointe ; ce n’est qu’au bout de quelques secondes qu’on en percevait le rythme régulier. Terrien avait ouvert la maison et allumé l’éclairage de la cour ; il m’invitait à entrer : « Ne restez pas là vous tremper ! Vous aurez tout le temps de vous délecter de la rumeur de la mer : on l’entend même de l’intérieur... » Je l’ai suivi dans le grand séjour bas de plafond, aux poutres sombres, tandis qu’il en faisait le tour en allumant une à une les nombreuses lampes d’ambiance. C’était exactement le décor qui correspondait à ce qu’on avait vu de l’extérieur : large cheminée de granit sur le pignon de pierres apparentes, épais rideaux de cretonne aux fenêtres, deux grands canapés de cuir, et des tapis jonchant la terre cuite ancienne du sol ; un luxe confortable tout droit sorti de Maison à la Française ou Décors et Jardins. Un peu déçu par la banalité cossue de son intérieur, je n’étais tout de même pas mécontent à l’idée d’en profiter quelques jours. Un lieu idéal pour travailler, me suis-je dit, et je nous ai vus, Terrien et moi, installés dans nos profonds canapés pour de longs entretiens à la clarté du feu, tandis que sifflerait derrière les vitres la tempête portée par le vent d’ouest.

  « Installez-vous, m’a dit Terrien. Donnez-moi ça ».

  Je lui ai tendu mon blouson qu’il est parti suspendre dans l’entrée et me suis assis au bord de l’un des canapés. Ainsi j’étais dans le saint des saints, au coeur de cette retraite qu’il n’avait jamais permis à quiconque de violer ; même lorsque l’affaire battait son plein, au plus fort du scandale dont il était le centre, il avait toujours reçu ses visiteurs au Bar de l’Océan, derrière la criée du Guilvinec, n’acceptant même pas qu’ils approchent de Saint-Guénolé ; les journalistes en avaient été réduits à rôder autour de sa maison pour dérober quelques clichés dont il avait tout fait pour interdire la parution dans la presse. Puis on lui avait accordé cette bizarrerie, considérée comme un épiphénomène très secondaire par rapport à toute l’affaire et qu’on pouvait interpréter, après tout, comme une volonté seulement un peu exagérée de rompre avec tout ce qui avait fait sa vie publique. Je ne comprenais toujours pas pourquoi il m’avait admis, moi, dans cette intimité si préservée sans que j’aie rien sollicité. Je ne pouvais que m’en réjouir, bien sûr, mais sans parvenir à écarter un sentiment de malaise difficile à définir, comme s’il avait renoncé pour moi sans raison à une partie du mystère qui contribuait à son prestige.

  « Alors, que dites-vous de mon pen-ty ? Nous serons tout de même mieux ici qu’à une table de café, non ? » Il venait de contourner le canapé sur lequel j’étais assis et fronça le sourcil en considérant la cheminée vide : « Je vais demander qu’on nous fasse un bon feu ». J’étais sur le point de lui poser la question qui me tourmentait depuis que nous avions quitté le Guilvinec mais il repassait déjà derrière moi - « Vous permettez ? » - et je décidai d’attendre qu’il revienne ; je préférais aborder ce sujet une fois bien installés tous les deux, en prenant notre temps, et non pas comme cela entre deux portes pour ainsi dire. Je fus soudain saisi de la conscience aiguë d’être l’invité qui ne sait trop quoi faire, livré de longues minutes à lui-même, seul dans une pièce inconnue, tandis que le maître de maison s’absente pour préparer les apéritifs. Dans la plupart des films d’Hitchcock, le héros comble le vide de ce genre de situation en se livrant à une nonchalante inspection des lieux, les mains derrière le dos ou dans les poches de son pantalon, et le retour de son hôte le surprend généralement ainsi, en contemplation devant une fenêtre ou un tableau qui servira de prétexte à relancer le dialogue. Moi, je n’avais rien à inspecter et j’avais hésité trop longtemps pour me lever maintenant et déambuler dans la pièce ; je me suis contenté de m’enfoncer dans mon siège, en tâchant de trouver une position plus détendue ; car c’est à ce moment-là seulement que je me suis rendu compte combien j’étais contracté par une angoisse diffuse depuis que j’avais pénétré ici, depuis, plutôt, que j’avais su qu’il faudrait me confronter à Terrien, non pas une heure ou deux en terrain neutre, mais des journées entières, ici, dans le tabernacle de son secret. Finalement lorsqu’il fut de retour, avec un plateau chargé de bouteilles, je n’avais rien fait d’autre que regarder d’un oeil vide la cheminée sans feu.

  « Voilà de quoi nous réchauffer », annonça-t-il en posant le plateau devant moi. Je me redressai un peu sur mon siège et il prit place sur le deuxième canapé perpendiculaire à la cheminée. « Louise va venir nous allumer un bon feu. Voyons ce que j’ai  à vous offrir... » Incliné vers la table basse, il faisait pivoter chaque bouteille d’un quart de tour comme s’il avait eu besoin de lire les étiquettes pour me proposer la demi-douzaine d’alcools qu’il énuméra. J’ai dû me décider pour un Porto hors d’âge mais je n’en suis plus certain. J’attendais le moment propice pour aborder le sujet qui me préoccupait et me dis qu’il serait plus judicieux de patienter encore, jusqu’à ce que la bonne soit venue allumer le feu : je tenais à ce que rien ne puisse nous distraire de cette conversation, lui offrir une occasion de se dérober peut-être à mes questions, et puis c’était le genre de chose dont il parlerait sans doute plus facilement sans la présence d’un tiers ; moi aussi. Nous sommes retombés dans les propos de la politesse la plus banale pendant une dizaine de minutes avant que Louise n’arrive. Il m’a servi, il s’est servi ; il m’a vanté les mérites de son Porto qu’il tenait de je ne sais plus quel négociant réputé ; il a pronostiqué encore trois jours de bruine comme aujourd’hui, qui en contrepartie radouciraient la température, a-t-il dit. J’ai répondu ce qu’il fallait à tout cela, avec juste assez de conviction pour ne pas sembler impoli. Nous avons commencé à boire.

  J’ai eu un choc lorsque Louise est entrée. Cela peut paraître déplacé que je l’appelle Louise dès à présent ; mais outre le fait que Terrien venait de me la désigner ainsi, la nature de nos relations ultérieures justifie suffisamment l’emploi de ce prénom. J’ai eu un choc. On imagine généralement d’une employée de maison que son caractère — physique, cela s’entend — consiste précisément à ne pas en avoir, à passer le plus possible inaperçue ; et ici, au fin fond de la Bigoudénie, sans donner dans l’image caricaturale de la lourde silhouette en coiffe, affligée, qui plus est, de la claudication congénitale, jamais je ne me serais attendu à cela : Louise était une jeune femme d’une beauté exceptionnelle. Comme je tournais le dos à l’entrée, elle m’a surpris en faisant irruption tout près de moi et ce n’est d’abord que son profil que j’ai aperçu, penché sur la table basse où elle déposait une assiette de gâteaux. Je n’avais pas encore bien situé cette apparition qu’elle s’accroupissait devant l’âtre en froissant des journaux. Mais je ne l’ai vraiment vue, en toute lucidité, que lorsqu’elle s’est soudain redressée, auréolée de la claire flambée qui venait de lui embraser le visage. Elle est restée quelques instants regarder prendre le feu avant d’y ajouter deux petites bûches. Terrien et moi nous étions tus, captivés comme on l’est toujours par les premières flammes dansantes illuminant la pièce. Puis il a semblé s’extraire enfin de cette torpeur fascinée ; il l’a remerciée. Elle m’a adressé un rapide sourire de politesse, avec une discrète inclinaison de la tête, avant de s’esquiver. Si je l’avais osé je me serais retourné afin de suivre plus longtemps le merveilleux sillage de la grâce.

  Mais sa beauté n’était pas seule en cause ; maintenant qu’elle avait disparu j’eus la brusque révélation de ce qui m’avait impressionné si fortement en elle : c’était cette ressemblance, au-delà de tout ce qu’on aurait imaginé, cette incroyable ressemblance avec les photos que j’avais pu voir de la jeune femme de Terrien. Ces photos, que l’ensemble de la presse avait publiées à l’époque où il avait tout quitté pour l’épouser, je les conservais dans mon dossier, elles étaient ici, dans ma voiture ; il s’en est fallu de peu que je plante là mon hôte pour aller aussitôt les chercher. J’étais trop agité pour prêter attention à ce que faisait Terrien mais lorsque j’ai reporté les yeux sur lui — sans doute seulement quelques secondes après le départ de Louise — j’ai surpris dans son regard une lueur d’amusement. Depuis quand m’observait-il ainsi ? Quelle réaction guettait-il chez moi ? Je suppose que mon trouble en présence de Louise ne lui avait pas échappé, à lui qui n’avait pas les mêmes raisons de perdre son sang-froid ; j’ai même envisagé qu’il avait pu la faire venir à dessein, dans le seul but de m’éprouver.

  Un instant plus tard, je me reprochais déjà d’avoir complètement divagué. Il m’avait tendu l’assiette de gâteaux salés — « Servez-vous donc, on ne va pas faire de manières ! » — que j’avais reposée sur la table. La flambée s’était assagie et les bûches, bien sèches, crépitaient avec seulement quelques flammèches. Il se comportait normalement, comme on le ferait avec n’importe quel invité, et l’intimité de notre tête à tête justifiait que sa courtoisie se teinte d’un soupçon de familiarité. Je me suis dit que le moment était venu ; de toute façon il ne paraissait pas disposé à engager de nouveau la conversation. J’ai bu une gorgée de Porto et je me suis lancé :

  « Je peux vous parler franchement ?

  — Je ne vous offenserai pas en supposant que vous êtes venu avec une autre intention...

  — Je veux dire : de façon un peu abrupte ? »

  Il a reposé son verre et s’est calé dans son canapé, les mains croisées sur les genoux, affichant une disponibilité discrètement narquoise. Je me suis senti vaguement coupable d’avoir mis fin à notre parenthèse conviviale en prenant l’initiative de commencer en quelque sorte le travail.

  « Allez-y. Je me suis engagé à répondre à toutes vos questions.

  — Justement : je m’étonne que ce soit à moi que vous ayez réservé ce traitement de faveur alors que vous vous montriez de plus en plus réticent ces dernières années ; et pourquoi m’avoir invité ici — pardonnez-moi d’être aussi direct -, ce que vous n’aviez jamais fait jusqu’à présent ? »

  Il y eut un long silence entre ma question et sa réponse, au cours duquel il ne m’a pas quitté des yeux. On le sentait divisé par un débat intérieur pour savoir s’il allait oui ou non révéler ce qu’il avait à dire (car il avait indubitablement quelque chose à dire) et je tenais, moi, sans savoir comment, la clef de ce débat. Il a tourné la tête vers le feu languissant :

  « Ah !... cette question-là n’était pas prévue dans notre contrat... »

  La gêne d’avoir dû se dérober ainsi le mettait dans une situation d’infériorité dont j’aurais dû, par déférence, tenir compte ; mais j’ai tout de même insisté, à tout hasard :

  « Je ne vous cacherai pas que votre invitation m’a surpris... heureusement surpris... Mais pourquoi précisément moi ?

  — A votre avis ? a-t-il articulé vivement tandis que ses yeux, soudain plus durs, revenaient se planter dans les miens.

  — Je n’en ai aucune idée, c’est bien pourquoi je m’interroge.

  — Ecoutez, a-t-il repris sur un ton plus conciliant, si je vous disais que je n’en sais rien moi non plus, vous seriez satisfait ?

  — Pas vraiment...

  — Alors disons que c’est un aspect des choses qui s’éclaircira peut-être par la suite... » Il a souri avec toute sa finesse habituelle. « De toute façon, cela ne concerne pas directement vos recherches, n’est-ce pas ? »

  J’ai voulu assumer ce premier échec en faisant bonne figure ; je lui ai rendu son sourire :

  « Directement, non... mais sait-on jamais ?... »

  Il a opiné lentement comme si nous nous étions compris. Sans ajouter un mot, nous avons considéré d’un commun accord que cette affaire était close.

  Je ne sais plus de quoi nous avons parlé par la suite, de la pêche, de la grogne des marins à propos d’un vague projet de taxation du fuel, et puis sans doute de la propriété de Terrien et des travaux de rénovation qu’il avait entrepris depuis qu’il était ici, rien de vraiment important. J’avais compris que ma tâche serait plus délicate que je ne le croyais malgré les conditions exceptionnelles qu’il m’avait octroyées, à cause d’elles justement : on obtient plus facilement des informations au cours d’un entretien limité, lorsqu’on est là pour ça, que dans cette situation ambiguë d’invité où je me trouvais, sans aucun moment spécifique consacré à ce qui devrait être l’essentiel. Je finissais par soupçonner que cette invitation insolite constituait peut-être une ruse suprême de sa part, une subtile stratégie destinée, en faisant de moi un débiteur dépendant de son bon vouloir, à me neutraliser en douceur. Mais je n’avais pas l’intention de me laisser endormir, quelle que soit l’autorité et le prestige dont il était paré à mes yeux. Si ruse il y avait, je me promettais bien de le prendre à son propre piège ; je m’étais peut-être jeté dans la gueule du loup, mais on pouvait voir les choses autrement : il avait aussi introduit le loup dans la bergerie. Tandis que je remuais toutes ces idées, nous avons parlé de choses et d’autres, innocemment, jusqu’à l’heure du dîner.

  Je n’ai été averti que par de légers bruits dans mon dos que Louise était en train de mettre la table. Terrien, lui, pouvait la voir de sa place et elle a dû lui faire savoir par quelque signe que le repas était prêt. Lorsque nous nous sommes levés pour passer dans le coin salle à manger, elle avait déjà disparu. Deux couverts étaient dressés face à face sur la grande table rustique près de l’entrée. D’un geste il m’a indiqué la chaise dos au mur. Nous avons pris place.

  « Votre femme ne dînera pas avec nous ? me suis-je étonné, une fois assis.

  — Elle s’est absentée quelques jours, je ne pense pas que vous la voyiez.

  — Ah ! C’est dommage... Outre le plaisir de faire  sa connaissance, vous imaginez que j’aurais souhaité aussi, avec votre permission bien sûr, m’entretenir un peu avec elle. »

  Il m’a considéré un instant de son regard malicieux :

  « Je n’en doute pas... Votre conscience professionnelle est véritablement insatiable.

  — Que voulez-vous, j’essaie de tirer parti de toutes les circonstances favorables...

  — Eh bien, espérons que ce sera pour une autre fois... » Il a déplié sa serviette et poussé vers moi le plat de fruits de mer : « Servez-vous. Louise a eu le temps de passer à la criée. Les langoustines ne sont pas grosses grosses mais vous ne trouverez pas plus frais. »

  Nous avons entrepris de décortiquer chacun nos langoustines en silence. J’avais beau me dire que les fruits de mer requièrent trop d’attention pour favoriser une conversation soutenue, il était évident que nous n’étions pas en verve. Peut-être aussi nos ressources commençaient-elles à s’épuiser depuis plus de deux heures que nous étions ensemble, d’autant qu’il préférait apparemment éviter les  sujets qui m’intéressaient. Il a soudain levé le nez de son assiette, gêné sans doute aussi par la pesanteur de ce début de repas :

  « J’espère que vous ne vous offusquez pas de mon silence ? Comme vous pouvez le constater, je suis un maniaque des langoustines, je ne peux rien faire d’autre quand j’en ai devant moi... Et puis nous sommes là entre nous, en toute simplicité, je fais comme chez moi. Mais... je vois que nous sommes aussi méthodiques l’un que l’autre ! »

  Le fait est que j’avais moi aussi disposé les corps roses en un petit tas régulier sur le bord de mon assiette sans avoir commencé à manger. Ce travail méticuleux nous avait tous les deux complètement accaparés. Sa remarque avait détendu l’atmosphère ; j’ai fait chorus avec gratitude, sur le ton de la badinerie mondaine :

  « Vous me voyez très honoré de partager avec vous cette manie.

  — Plus qu’une manie, savez-vous, un trait de caractère !

  — J’en suis d’autant plus flatté... »

  Il ajouta d’un air pensif qui me laissa perplexe :

  « J’ose espérer que ce ne sera pas notre seul point commun... »

  Je n’ai pas su quoi répondre. Louise est entrée à ce moment-là en apportant les rince-doigts ; je n’ai pu détacher mes yeux d’elle.

  Elle portait le tablier blanc des soubrettes de bonne maison mais sa chevelure brune, mi-longue, lui tombant librement sur les épaules, contrastait avec son parfait effacement d’employée ; elle glissait doucement le long de ses joues chaque fois qu’elle se penchait pour déposer ou prendre quelque chose sur la table. C’est alors que j’ai identifié ce qui conférait à ce visage à peine hâlé l’exceptionnelle luminosité qui m’avait tant frappé : c’était la transparence bleu pâle des iris dont le regard venait de m’effleurer à l’instant où elle déposait, près de mon verre, la tremblante coupelle d’eau citronnée. Cette fois je pus suivre jusqu’à la porte l’enchantement de sa démarche qui fut pour moi, à qui le bord de la table cachait tout le bas de son corps, semblable au tourbillon gracieux de quelque marionnette suspendue dans les airs, une démarche qui paraissait exclure qu’elle reposât sur des pieds et des jambes de chair comparables aux nôtres.

  « Joli brin de fille, n’est-ce pas ? » intervint Terrien qui avait suivi mon regard. Le prosaïsme vulgaire de sa remarque m’a surpris, puis j’ai pensé qu’il voulait peut-être se mettre, ironiquement, à l’unisson de mon propre comportement dont je saisis alors toute l’inconvenance — l’invité qui, en plein repas, se met à dévorer des yeux sans aucune retenue la petite bonne qui le sert — et j’ai tâché de justifier tant bien que mal mon involontaire goujaterie :

  « Ce n’est pas ce que je dirais, si vous permettez ; cela va bien au-delà... je trouve la beauté de cette jeune femme étonnante.

  — C’est vrai », m’a-t-il concédé sans paraître y attacher plus d’importance. Il s’est servi une cuillerée de mayonnaise pour attaquer les langoustines qu’il avait fini de préparer. J’aurais dû lui emboîter le pas mais l’occasion était trop belle ; qui sait s’il accepterait une autre fois de parler de Louise ?

  « Monsieur Terrien... », ai-je commencé.

  La fourchette est restée suspendue à mi-chemin de sa bouche :

  « Ecoutez, appelez-moi donc Gilbert, puisque nous sommes destinés à passer ces quelques jours en tête à tête de vieux célibataires ; j’ai eu assez de "Monsieur Terrien" comme ça... Et de mon côté, si cela ne vous dérange pas, je vous appellerai...

  — Yvan.

  — C’est ça, Yvan... Ce serait tout de même plus simple, non ? »

  Satisfait d’avoir réglé cette formalité, il acheva son geste avec une voracité gourmande. J’ai repris :

  « J’aurais une question à vous poser..., Gilbert. »

  Il n’a même pas levé les yeux de son assiette : « Encore une de vos questions abruptes ? », mais il n’y avait aucune animosité dans sa voix.

  « A propos de votre..., de cette jeune femme, de Louise...

  — Ah ! je vois...

  — Je suppose que vous avez remarqué sa ressemblance avec votre femme ?

  — Vous me croyez aveugle ? » Il avait cessé de manger et je retrouvai sur moi le regard aigu, légèrement moqueur, que je connaissais :

  « C’est tellement frappant que je me suis demandé si vous l’aviez choisie pour ça.

  — Oui et non. Vous savez comment j’ai trouvé Louise ? Lorsque je suis arrivé ici j’ai fait passer une annonce pour recruter une employée de maison ; parmi les trois ou quatre femmes qui se sont présentées il y avait Louise...

  — Et c’est elle que vous avez retenue, à cause de cette ressemblance ? »

  Il a souri de mon étonnement :

  « A cause de cette ressemblance, justement. J’ai considéré cela comme une sorte de signe...

  — Qu’en a pensé votre femme ?

  — Elle ? mais rien... Elle a trouvé la chose plutôt amusante, simplement.

  — Elle n’a pas craint que Louise lui porte ombrage ?

  — Pourquoi voulez-vous ? Il n’y avait aucun risque, Louise n’est jamais qu’une employée ».

  J’ai tenté un dernier coup de sonde, que j’ai voulu tempérer par une intonation plus badine :

  « Si je comprends bien, vous êtes un homme comblé : vous avez deux femmes identiques à la maison ? »

  Il est parti d’un rire un peu forcé :

  « Ah ! Ah !... Non : je n’ai jamais eu qu’une femme, mon cher Yvan... Qu’est-ce que vous allez chercher là ? ça ferait un trop beau scoop, hein ? Mais vous menez une étude scientifique ou vous faites du roman ? »

  J’étais sans doute allé trop loin ; je m’en suis sorti par une pirouette :

  « Cela peut dépendre du point de vue adopté...

  — Alors tâchez de ne pas vous tromper. »

  Il s’est remis à ses langoustines et je l’ai imité avec le sentiment frustrant d’avoir frôlé quelque chose d’important qui m’avait peut-être échappé à jamais.

  Nous avons terminé la soirée devant le feu, mais pas comme je m’y attendais. J’avais espéré que le moment serait propice à une conversation plus « professionnelle », c’est pourquoi je n’avais plus cherché à l’interroger durant le reste du repas. Nous nous sommes dirigés vers les canapés tandis que Louise débarrassait la table ; il a tout de suite mis les choses au point, avant même que nous soyons assis :

  « Il faut que je vous dise, Yvan... J’espère que vous ne le prendrez pas mal : j’ai l’habitude de lire une heure ou deux ici avant de me coucher ; je vous avais prévenu, me semble-t-il, que je vous recevais en toute simplicité, n’est-ce pas ? ça veut dire que je ne change rien à mes habitudes. Si vous voulez rester lire aussi, travailler ou vous retirer dans votre chambre, c’est comme vous voulez, il faut que vous vous sentiez entièrement libre... »

  Je l’ai suivi vers le panier à bois dont il extrayait une lourde bûche de chêne qu’il a soigneusement placée sur les braises. Il ne me laissait pas le choix ; que pouvais-je dire ?

  « Mais c’est bien comme cela que je l’entendais, ai-je protesté à contrecœur. A moins que cela ne vous dérange, je vais rester vous tenir compagnie quelque temps, ce feu est tellement agréable...

  — Parfait ! Voilà une soirée comme je les aime », a-t-il conclu. Il s’est redressé en se frottant les mains puis s’est dirigé vers le banc coffre breton à l’angle du mur, près d’une des fenêtres, dont il a soulevé le couvercle : « On va tout de même s’offrir un petit alcool ? Que diriez-vous de cette vieille Fine ? »

  Il tenait par le goulot, dans la lumière de l’abat-jour, une bouteille vert sombre qui ne me fit pas mauvais effet.

  « Si vous me la recommandez... »

  Il a posé deux petits verres ballon sur la table et les a emplis de liqueur. Entre temps je m’étais assis face au feu, pour lui laisser l’autre canapé qui semblait être sa place habituelle. Il est allé chercher un livre sur les rayonnages qui tapissaient tout un pan de mur, à droite de la cheminée, avant de revenir s’asseoir aussi, là où je l’avais prévu. Ensemble nous avons levé nos verres.

  « Une dernière indiscrétion, ai-je risqué avant de boire.

  — Allez-y toujours...

  — Je peux vous demander ce que vous lisez ? »

  Il a dressé vers moi la couverture du livre : « Vous allez rire... Fitzgerald, Le dernier nabab !

  — Rire, pourquoi ? Est-ce que vous vous sentiriez concerné ?

  Il a repris son sérieux : « Non, ça n’a rien à voir, il n’y a que le titre qui m’amuse, et encore : la vie d’un homme politique, aujourd’hui, ne ressemble pas beaucoup à celle d’un nabab de la belle époque d’Hollywood, croyez-moi... et je ne suis malheureusement pas le dernier... De toute façon, j’ai délibérément choisi de me retirer, moi, ce n’est pas la conjoncture qui m’y a poussé... Non, s’il fallait se chercher des doubles fictifs, je me sentirais plutôt Guépard ; vous avez vu le film de Visconti ?

  — Qui ne l’a pas vu ? (J’osai à peine interrompre le flot de confidences inespérées que j’avais par hasard déclenché).

  — Eh oui, Guépard... », soupira-t-il, comme oublieux de ma présence ; et il porta le verre ballon à ses lèvres. Entraîné par un involontaire mimétisme, j’en fis autant. La bûche de chêne, qui avait maintenant bien pris, ponctua le silence de deux ou trois petites détonations sèches. Je demeurai suspendu au caprice de sa méditation muette, dans l’attente de quelque nouvel épanchement chez cet homme qui, je commençais à m’en rendre compte, ne se livrerait jamais tout d’un bloc mais seulement par indices, par petites touches intentionnellement semées au fil de la conversation et qu’il me faudrait apprendre à saisir au vol, à organiser, à interpréter pour reconstruire le personnage en entier. De toute évidence, et sans que je puisse deviner pour quelle obscure raison, il venait de m’en offrir une en pâture ; j’attendais une suite improbable lorsqu’il m’a tout à coup, comme à plaisir, lancé sur une piste différente :

  « Vous seriez venu une semaine plus tôt, je relisais L’Eve Future de Villiers de l’Isle-Adam, mais vous ne devez pas connaître ça... »

  Cette façon de se permettre des supputations sur l’étendue de mes lectures m’a un peu agacé, d’autant plus que j’étais certain d’avoir autrefois lu ce livre, bien que je ne parvienne plus à m’en faire une idée très précise.

  « Si, si, il me semble bien... Je ne dis pas que je serais capable d’en parler, mais... Ce n’est pas une histoire d’androïde ?

  — Tenez, il est là, sur la première étagère, si ça vous dit... Je crois que ça devrait vous intéresser. Vous allez sans doute vous demander pourquoi je me sens plus proche de ça que du bouquin de Fitzgerald... Enfin, vous verrez... »

  Le temps que je me lève pour aller chercher le livre qu’il m’indiquait, il en avait profité pour se plonger dans sa lecture. J’ai compris qu’il serait inutile de tenter de renouer cette conversation ; j’ai ouvert L’Eve Future et nous avons terminé la soirée comme ça, avec deux ou trois petits verres de sa fameuse Fine.

  Je pense que nous avons dû lire au moins deux heures sans échanger d’autres paroles que le strict minimum nécessaire à chaque fois qu’il nous resservait. Dans la cheminée, la grosse bûche avait fini de se consumer ; seules rougeoyaient encore quelques braises. Et puis soudain il a vivement plaqué le livre ouvert sur le cuir du siège à son côté :

  « Bon ! Si vous le voulez bien je vais vous montrer votre chambre.

  — Je suis à votre disposition... »

  J’ai refermé L’Eve Future et me suis levé docilement. J’allais remettre le volume à sa place dans les rayonnages quand il m’a arrêté :

  « Non, non, vous pouvez le garder. »

  J’ai failli refuser mais, après tout, je n’avais rien d’autre à lire ce soir. J’ai gardé le livre à la main et l’ai suivi dans l’entrée.

  Au sortir de la chaude atmosphère alourdie par le feu de bois, la fraîcheur de la nuit nous a presque désagréablement surpris sur le seuil, mais, aussitôt après, humer à pleins poumons cet air pur et vif procurait un indicible plaisir. Nous sommes restés quelques instants immobiles à contempler cette nuit étonnamment douce malgré la bruine persistante.

  « Vous avez peut-être des bagages à prendre ? m’a demandé Terrien.

  — J’ai ma valise. »

  Il a attendu que je sorte la valise du coffre de la R 5 et m’a précédé vers un sombre bâtiment latéral que dessinait à peine, dans l’obscurité brouillée, le faible éclairage extérieur de la façade. Le crissement redoublé de nos pas sur le gravier humide prenait un volume étrange, démesuré. Il s’est arrêté devant la porte qu’il m’a ouverte :

  « Ce sont les anciennes écuries... J’y ai fait aménager un studio complètement indépendant, vous y serez comme chez vous, vous verrez. Il y a aussi deux autres chambres dans le bâtiment d’en face ; c’est là qu’habite Louise... Et pour la lumière... — il a longuement tâtonné sur le chambranle — Ah, voilà ! »

  La grande pièce qui s’est offerte à ma vue présentait, au premier regard, tout le confort qu’on pouvait espérer : entièrement en pierres apparentes, elle comportait à droite, dans le pignon, une cheminée très rustique qui avait dû servir jadis à préparer la pâtée pour les bêtes, les pommes de terre que l’on bouillait pour les cochons ; deux fauteuils de velours mordoré constituaient un embryon de salon accueillant ; une grande armoire de bois sombre, rehaussée de clous de cuivre, occupait le mur face à l’entrée ; à gauche, dans un angle, le lit, couvert d’un dessus de coton blanc, aurait permis à trois personnes d’y dormir sans se gêner. Visiblement satisfait de l’effet produit, Terrien, m’a désigné la porte qui ouvrait près de la tête de lit :

  « Par là, vous avez la salle de bains et une petite cuisine... Louise a fait votre lit, je crois. Eh bien je vais vous abandonner à vos rêves... »

  J’ai à peine eu le temps de le remercier qu’il tournait les talons. A droite de la porte d’entrée, sous une fenêtre étroite encastrée dans la profondeur du mur, un petit bureau de bois fruitier, aux pieds tournés style Louis XVI, portait une lampe de porcelaine fleurie et tout un nécessaire d’écriture : sous-main de cuir fauve, presse-papier, porte stylos, ainsi qu’un cendrier de bronze 1900. Terrien m’a rapidement serré la main avant de tirer la porte derrière lui. Je l’ai entendu hâter le pas sous le crachin qui avait redoublé. Plusieurs tapis de différentes tailles, genre persan, couvraient la presque totalité du sol de terre cuite. Je suis allé poser ma valise au pied du lit et suis revenu près du bureau allumer une cigarette. La chambre n’était pas vraiment froide mais on la sentait inhabitée ; j’avais besoin d’y vivre un peu avant de me coucher. Machinalement, j’ai soulevé le rideau de crochet, ne m’attendant à rien voir d’autre que le reflet de mon visage dans le cadre noir de la vitre : j’ai vaguement discerné, de l’autre côté de la cour, le rectangle d’une fenêtre éclairée ; d’après ce que Terrien m’avait dit, c’était la chambre de Louise. Portant mes deux mains en œillères, je me suis encore approché du carreau obscur, mais il n’y avait rien d’autre à voir que cette lumière et les silhouettes luisantes de nos deux voitures sous la pluie. J’ai laissé le rideau retomber.

 

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