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L'Absente

 

 

IX

 

 

  Loulou est prêt à n'importe quoi lorsqu'une femme l'intéresse. Il sait qu'il peut compter sur l'indulgence des amis, et même sur celle de Sophie. "C'est bien du Loulou, ça", pense-t-on simplement ; et, puisque c'est du Loulou, cela peut passer. Le tout est de parvenir à imposer le personnage qu'on s'est construit, on peut alors s'autoriser des comportements qui, chez n'importe quel autre, seraient considérés comme inacceptables ; ils font partie du personnage. Maurice a toujours secrètement envié ceux qui savent s'octroyer ainsi ces espaces de liberté dont ils profitent impunément, du moins tant que l'on ne rejette pas globalement le rôle derrière lequel ils s'abritent. Mais personne n'a jamais refusé quoi que ce soit à Loulou. Claire-Anne est la seule femme, ce soir, susceptible de l'intéresser. Au moment de passer à table, il s'arrange grossièrement pour se placer près d'elle et dès que Henri, qui a commencé à répartir les convives selon le fameux principe un homme-une femme, désigne sa place à Claire-Anne, il s'empare aussitôt du dossier de la chaise voisine. "Et moi, je suis ici", décrète-t-il avec l'un de ses sourires désarmants, restant campé sur sa position jusqu'à ce que tout le monde soit installé.

  Henri l'a laissé faire ; c'est toujours pour lui une décision de moins à prendre et cela ne tombe pas si mal pour le plan de table. De toute façon, à quoi bon tenter de s'opposer à Loulou ? Il le flanque seulement de Diane Lasfargue à la place restée libre sur sa gauche, subtile manière bien à lui de se venger de ce mini coup de force. Loulou perçoit d'ailleurs parfaitement le message ; il ne peut que protester discrètement d'un froncement de sourcil réprobateur. Après tout il a ce qu'il voulait (il est à côté de Claire-Anne) et il accepte d'en payer le prix (il devra se coltiner Diane de l'autre côté).

  Diane s'assied, déjà toute en minauderies à l'attention de son voisin (elle n'a pas encore compris qu'il ne s'occupera pas d'elle de la soirée, elle est incapable d'imaginer cela). Loulou tire sa chaise et prend place à son tour ; il ne l'a même pas regardée. Elle abandonne alors provisoirement le terrain pour se rabattre vers Joël, déjà sollicité par tante Louise qui préside en bout de table. La courtoisie sans défaut de Joël se trouve aux prises avec un inextricable dilemme : tiraillé entre les questions de Diane et la consultation amicale qu'il a commencé à donner comme d'habitude à tante Louise, il est devenu le pathétique point central d'une conversation à trois qui dure un bon moment.

  A l'autre extrémité de la table, entre Claire-Anne et Sophie, Maurice préside en silence. Il sait gré à la délicatesse de Henri de l'avoir placé auprès de son amie la plus chère, qu'il n'a pas eu l'occasion de revoir depuis l'été ; d'autant plus qu'il se doute bien que Claire-Anne (que d'ailleurs il ne connaît pas) risque d'être plutôt accaparée par Loulou tout au long de ce repas.

  Malgré tous les efforts de Sophie pour paraître indifférente aux manoeuvres de son mari, qui se trouve presque en face d'elle, les larmes lui montent aux yeux. Sous la table, Maurice lui donne un léger coup de genou et elle parvient à ébaucher un sourire, surprise qu'on vienne la chercher jusque dans les retranchements de son monde intérieur qu'elle croyait inviolable. "Ne t'occupe donc pas de lui, Fifi, conseille-t-il à voix basse ; tu sais bien que cela ne tire pas à conséquence : il ne peut pas s'en empêcher..." Loulou, qui sent qu'on parle de lui, leur adresse une grimace de complicité cocasse, comme s'il s'en remettait, en ce qui concerne sa femme, aux bons soins de son vieil ami, en qui il a toute confiance, se déchargeant d'elle en quelque sorte pour la soirée. Puis il projette en avant des lèvres de poisson pour une parodie de baiser qui allume un instant le triste visage de Sophie. "Moi non plus je ne peux pas m'en empêcher, c'est bien cela le problème," avoue-t-elle à Maurice, d'une voix dont l'altération dément sa pauvre ébauche de sourire.

  "Alors, c'est que vous êtes vraiment faits l'un pour l'autre, personne n'y peut rien, ma pauvre Fifi."

  Elle pose sa main fine sur la main de Maurice abandonnée sur la nappe, la serre d'une pression légère. Sa main est une prison de chair douce et chaude, d'une douceur qui paraît, à cet instant précis, la plus juste expression qu'elle puisse donner de sa détresse.

  Ce soir, il n'y avait qu'une seule femme susceptible de retenir l'attention de Loulou ; il s'était aussitôt mis en chasse. Mais la chasse s'annonce difficile. Claire-Anne reste sur la défensive ; à peine répond-elle parfois, par un sourire contraint, à l'exubérance entreprenante de son voisin. Les yeux baissés sur son assiette, derrière ses grosses lunettes d'écaille, elle mange avec une application de jeune fille bien élevée. Droite et les coudes au corps, elle se concentre sur la manipulation de son couteau et de sa fourchette, comme si l'objet de cette soirée était un examen de savoir-vivre auquel elle tiendrait absolument à ne pas être recalée. Si elle relève la tête, c'est pour prêter l'oreille à une conversation qui s'est amorcée à l'autre bout de la table, autour de Joël et d'Emile, chacun prétendant convaincre l'autre du meilleur rapport de ses placements mobiliers. Diane aussi y mêle son grain de sel, à chaque fois rabrouée par son mari ; et même tante Louise, qui a sans doute quelques actions à traîner çà et là, pose de temps à autre une question qu'elle semble avoir mûrement réfléchie.

  Puis Sophie demande à Martine des nouvelles de ses enfants, tous les deux étudiants. Maurice en profite pour adresser la parole à Claire-Anne qu'il a trop longtemps délaissée depuis le début du repas.

  "Vous travaillez avec Emile et Henri, je crois ?"

  Elle lève vers lui ses yeux profonds de myope qu'agrandit démesurément le verre épais de ses lunettes.

  "C'est cela, depuis deux ans..."

  Elle a aussitôt replongé dans son assiette et il se demande ce qu'il pourrait bien ajouter. Claire-Anne est une femme grande et brune, avec de beaux cheveux longs retenus dans son dos par un catogan bleu-roi assorti au tissu pied de poule de son tailleur. Elle doit avoir trente-cinq ou quarante ans mais sa coiffure et tout son comportement paraissent plutôt ceux d'une jeune fille (sans doute parce qu'elle vit seule, pense Maurice, ou à cause de ces lunettes) tandis que son vêtement et ses bijoux — la magnifique broche en or ornée de diamants sur le revers de sa veste, ou cette gourmette ancienne qu'elle porte au poignet droit, le carré Hermès élégamment noué autour du cou — dénotent l'aisance de la femme mûre.

  "Vous étiez déjà en Bretagne auparavant ?

  — Non : je suis lyonnaise..."

  Sa large bouche esquisse le sourire de complaisance que l'on échange dans ces situations-là (je vous sais gré de vos efforts, mais ne vous donnez plus tant de mal, vous avez fait tout ce qu'il convenait). Elle n'a pas le visage vraiment ovale mais allongé plutôt, bien que conservant une proportion harmonieuse, allongé et pourtant plein, avec un teint mat, velouté. Ses lèvres, en s'étirant, n'en ont pas modifié le moindre trait comme si son sourire — de simple politesse — n'affectait que superficiellement son être véritable plus profond. Elle continue de plier méthodiquement, du bout de son couteau, la feuille de laitue qu'elle pique ensuite d'un léger coup de fourchette. Inconsciemment, Maurice fait de même.

  "Et vous avez adopté la Bretagne sans difficulté ?

  — Je n'ai plus personne à Lyon."

  Elle n'a pas levé les yeux de son assiette. Sa voix basse et grave, presque monocorde, surprend par la musicalité de son timbre. "Vous avez fait du chant ?" a envie de demander Maurice ; mais il répond : "Oui, évidemment..." sur le ton d'un "Ah oui, dans ces conditions-là, je comprends". Comme il ne trouve rien d'autre à lui dire, le silence s'installe à leur bout de table, chacun, comme on le fait dans ces cas-là, feignant de s'intéresser à ce qui se passe à l'autre extrémité, tournant la tête et se penchant pour mieux saisir des bribes de la conversation générale. Emile, dont les vins commencent à fleurir le teint pâle, plastronne en parachevant son triomphe sur Joël. "Non, je le répète : un tiers en or, un tiers en immobilier, un tiers en actions ; il n'y a pas de meilleure formule ; en tous cas pas de plus sûre.

  — Et alors pas de  SICAV ?

  — Ah, ah, ricane-t-il, mon pauvre Joël, si vous y tenez... Mais méfiez-vous, cela ne va pas durer, croyez-moi.

  — Oui, mais pour le moment...

  — Pour le moment, avec certaines de vos SICAV vous faites du 9 ou 10 pour cent, c'est d'accord ; mais pour combien de temps ? Moi je vous donne deux ans, deux ans maximum, vous verrez. Un système comme cela ne peut pas tenir ; cela profite à qui ?"

  Le plateau de fromages, que Marjanick vient d'apporter, circule de mains en mains. Loulou a enfin compris que mieux valait renoncer à ses tentatives du côté de Claire-Anne ; il le présente à Diane, s'étonnant qu'elle n'ait pas continué de monter, jeudi dernier, sur les trois tables gigognes de Gallée qu'il a été obligé d'adjuger bien au-dessous de leur valeur. "Je l'ai pourtant bien retardé ce coup de marteau, bon sang ! Vous avez dû vous en rendre compte. (Diane appuie si fort sur le plateau en coupant un morceau de chèvre sec qu'il doit le laisser reposer sur le bord de la table. Elle a peut-être un peu bu). Mais qu'est-ce que vous attendiez ? Elles étaient pour vous ; un petit signe et j'adjugeais aussitôt. A ce prix-là..." Elle n'en revient pas, Diane, d'une telle amabilité tout à coup, alors que depuis le début du repas... Cela frôlait même la goujaterie. Les perles de son long collier traînent sur la porcelaine de son assiette lorsqu'elle passe le plateau à Joël, un tintement clair qui alerte Maurice. Avec une prévenance exagérée, Loulou remet prestement le collier à sa place sur le chemisier de soie beige. Elle sent la flamme de sa main d'homme effleurer sa poitrine. Peut-être a-t-elle trop bu ? "Merci", souffle-t-elle, forçant autant que faire se peut le réseau de ses rides en un sourire confus. "Poitrine sèche", pense à cet instant Loulou, évoquant avec regret le corsage généreux de Claire-Anne qui l'a si fort préoccupé au début de ce repas. "Finalement, les blondes vieillissent mal", se dit-il encore. Et il revoit le beau corps de Sophie, toujours si moelleux et si plein, à près de soixante ans. Sophie, ce soir... Il tourne les yeux vers sa femme, en face de lui, attentive à la discussion qui vient de s'engager entre Maurice et Henri et qui intercepte son regard, lui sourit, un sourire, après celui de Diane, qui répand jusqu'à lui ses effluves comme un libre parfum.

  "Emile m'avait fixé un prix, reconnaît Diane, je n'ai pas osé aller au-delà..." Elle tranche son crottin de chèvre dur avec un heurt sec du couteau sur l'assiette dont elle s'excuse d'un coup d'oeil de vieille biche effarée.

  "Émile ! s'esclaffe Loulou, sans même avoir la délicatesse de baisser la voix, Émile ! Qu'est-ce qu'il y connaît, Émile ? Il est commissaire-priseur ou c'est moi ?

  — J'ai peut-être manqué d'audace.

  — On manque toujours d'audace !"

  Diane rougit ; d'une rougeur de pudibonderie rentrée, travaillée par de mauvais désirs. Il n'y a que cela qu'elle ne puisse pas contrôler sur sa personne : cet afflux de sang importun sous la trop fine enveloppe de sa carnation de blonde ; elle en souffre depuis toujours, comme on souffrirait d'un furoncle dénonçant aux yeux de tous la secrète remontée de nos humeurs malignes. Ce n'est que l'effet de son charme cette provocation qu'elle devine sous les propos de Loulou ("On manque toujours d'audace", quelle invite !), l'effet de son charme et non de la distante réserve de Claire-Anne qui, pendant plus d'une heure, a battu en brèche tous les assauts de galanterie de son voisin. Elle rumine cette idée en mâchant une bouchée sèche de fromage qu'elle doit finalement faire passer à l'aide d'une gorgée de ce fameux Bordeaux de Henri dont elle a sans doute déjà abusé. Loulou lui a entouré les épaules de son bras. Non : il a seulement posé la main sur le dossier de sa chaise tout à l'heure en disant qu'on manquait toujours d'audace. Mais elle sent encore dans son dos le rayonnement brûlant d'un cercle de fer rouge. Elle repose sur la nappe le ballon de cristal où elle ne peut empêcher son vin de trembler et attend d'avoir fini de déglutir.

  "Pas en ce qui vous concerne, en tout cas... Pour ce qui est de l'audace, vous m'avez l'air d'être l'exception qui confirme votre propre règle.

  — Ce n'est pas à moi d'en juger, dit malicieusement Loulou, devinant comment elle a pu interpréter sa formule. Mais lorsqu'une occasion se présente, il ne faut jamais hésiter à la saisir, vous savez. Et une occasion comme celle-là ! Vous vous rendez compte ? Trois guéridons signés Gallé !... J'ai pourtant tout fait pour vous faciliter les choses." La figure poupine de Loulou se distend en un large sourire, précurseur habituel d'une plaisanterie imminente. "Une occasion, il faut la saisir par les cheveux, c'est ce qu'on dit, non ?" Il se redresse sur sa chaise ; frotte de la paume de sa main la calotte polie de son crâne. "Moi, par exemple, on ne peut pas dire que je suis vraiment une occasion, vous voyez ?" Encouragé par les rires de toute la tablée, il se tire des cheveux imaginaires. "Pas une occasion, ça, rien à saisir, rien... Tenez, touchez vous-même !" Tout le monde rit sauf Diane, crispée, dont il a pris la main pour la mettre de force sur sa tête et qui caresse gauchement la peau nue et luisante, chauve comme un genou.

  "...ou alors une occasion qui ne serait plus cotée à l'Argus, intervient Emile qui se met à rire aussi, de sa plaisanterie à lui davantage que de celle de Loulou, avec de gras soubresauts.

  — Mon cher Emile, rétorque Loulou soudain redevenu sérieux (mais chacun s'attend à une nouvelle répartie hilarante), tous ici tant que nous sommes, vous comme moi, ne sommes malheureusement plus cotés depuis longtemps à l'Argus... Mais lorsqu'il s'agit d'oeuvres d'art (se redressant, il se frappe la poitrine dans un geste emphatique), alors, croyez-moi, ces occasions-là n'ont pas de prix ! N'est-ce pas, ma chérie (s'adressant à Sophie) que ces occasions-là n'ont pas de prix ?"

  Sophie n'a pas l'esprit de répartie de son mari. Prise au dépourvu, elle cherche un instant sa réponse, un vague sourire sur les lèvres. Puis elle le fixe droit dans les yeux, comme si les autres n'existaient plus.

  "En tout cas ce que je peux affirmer, dit-elle enfin dans un silence attentif, c'est qu'on les paie très cher ces occasions-là.

  — Bravo, Sophie !" s'exclame Martine qui l'embrasse avec fougue tout en guettant du coin de l'oeil la réaction de Loulou. C'est le signal qui fait repartir le brouhaha des conversations. Henri se lève et fait le tour de la table en resservant du vin. Diane couvre son verre de la main, sans un mot. De l'autre, elle tient son collier serré au ras du cou, dans un geste de condamné retenant le garrot qui l'étrangle.

  "Tu sais que Claire-Anne sera probablement à Nantes la semaine prochaine ? dit Henri au moment où il se penche pour emplir le verre de Maurice (Sophie vide le sien d'un trait et le tend pour se faire resservir aussi).

  — C'est toi qui me l'apprends...

  — Elle ne t'en a pas parlé ?"

  — On ne peut pas dire qu'on ait encore beaucoup parlé..."

  Maurice regarde Claire-Anne qui a levé les yeux en entendant son nom. Ils échangent un même sourire coupable, comme si Henri les avait pris en faute tous les deux, leur demandait des comptes (Comment ? Vous n'avez pas parlé ? Je me suis pourtant débrouillé pour que vous soyez voisins de table...). Henri a servi Sophie et posé la bouteille sur la table où il s'appuie familièrement des deux mains, laissant l'extrémité de sa cravate de soie jaune, sortie de son cardigan, balayer quelques miettes sur la nappe.

  "Elle plaide pour nous là-bas. Une histoire assez compliquée, je te raconterai plus tard... Enfin, elle sera là-bas lundi prochain. — C'est bien lundi, Claire-Anne ? — Et... enfin, je m'étais dit que tu pourrais peut-être l'héberger, maintenant que vous avez fait connaissance...

  — Mais Henri, proteste Claire-Anne, pourquoi voulez-vous que j'aille déranger Maurice ? Je suis tout de même assez grande pour aller toute seule à l'hôtel !

  — A l'hôtel ? Toute seule ? Vous n'imaginez pas combien c'est sinistre."

  Elle hoche la tête légèrement.

  "Oh si ! Malheureusement... Mais pour deux nuits, je ne vais tout de même pas en mourir.

  — Vous n'avez pas fini de vous battre tous les deux ? tranche Maurice. D'ailleurs c'est moi surtout que cette décision regarde. Si j'avais su que vous veniez à Nantes, Claire-Anne, je vous aurais moi-même fait la proposition ("Menteur !" lui glisse Sophie, passablement éméchée, en se cachant la bouche du revers de la main), d'autant plus qu'il y a la chambre d'Emmanuelle qui reste inoccupée.

  — Emmanuelle ?

  — Ma fille. Mais vous ne risquez pas de la déranger ; il y a déjà pas mal de temps qu'elle n'est plus à la maison : elle enseigne en Fac à Paris et elle va sur ses quarante ans...

  — Eh bien, c'est parfait, se réjouit Henri qui se redresse en reprenant la bouteille, comme s'il venait de mener à bien une mission diplomatique délicate. Maintenant qu'il s'agit d'une invitation en forme, Claire-Anne, vous n'allez tout de même pas refuser ?"

  Sophie sourit d'un air béat en direction de Claire-Anne qui hésite ; ses grosses lunettes d'écaille se portent alternativement sur Maurice et Henri ; une moue indécise incurve bizarrement le dessin de ses lèvres.

  "Puisque je vois qu'il s'agit d'une véritable conspiration... décide-t-elle enfin (La moue s'épanouit en un lumineux sourire et sa voix émet la sourde vibration d'une corde grave de violoncelle que caresserait l'archet). Mais à condition que cela ne vous occasionne pas le moindre dérangement, Maurice ; je pourrais aussi bien réserver un hôtel ; qu'est-ce que j'aurais fait si on ne s'était pas rencontrés ce soir ?

  — Hein, qu'est-ce qu'elle aurait fait, Maurice ?... renchérit mollement Sophie.

  — Il n'en est pas question ! C'est décidé : je vous attends.

  — Hummm..., Maurice !..." gémit Sophie, laissant tomber sa tête vers son épaule. Maurice la redresse sur sa chaise et lui prend la main.

  "Tu devrais faire attention, Fifi, cela t'avance à quoi des états pareils ?

  — Mais on flirte tous les deux, Maurice, on a bien le droit... Regarde un peu la tête que fait Loulou... mais regarde !"

  Maurice adresse un sourire désolé à Loulou qui rit en observant la scène.

  "Vous venez en train, je suppose ? J'habite à peine à deux pas de la gare. C'est ce qu'il y aurait de plus pratique...

  — Je ne sais pas encore... Mais cela me gêne, vous savez.

  — Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir" lance-t-il inconsidérément. Il lui arrive de laisser échapper ce genre de vanne qu'il regrette aussitôt ; il a toujours été comme cela. Autrefois, dans le meilleur des cas, cela faisait rire les copains, Loulou, Henri, Joël ; il se laissait porter par cette bonne humeur de groupe, superficielle et peu exigeante, qu'il contribuait à entretenir au cours de leurs sorties communes ; même les filles s'y mettaient. Auprès de Claire-Anne, il sent combien c'était déplacé, mais trop tard. Il fait de son mieux pour récupérer le coup : "Et pour moi, je vous assure que c'est un véritable plaisir que de vous offrir l'hospitalité... D'ailleurs sinon je ne vous l'aurais pas proposé... (En espérant que Claire-Anne ait déjà oublié que c'est Henri qui lui a forcé la main). Vous voyez bien que, s'il y a du plaisir d'un côté, il ne peut plus y avoir de gêne, non ? C.Q.F.D. Laissez donc tomber vos scrupules."

  Il n'est pas si mécontent de son sophisme. Loulou rigole ouvertement. Sophie à présent semble hébétée. Personne ne s'occupe de leur petit groupe en bout de table. Pour la première fois Claire-Anne a souri librement tandis qu'il s'empêtrait dans son argumentation tordue. Et maintenant elle rit, toute rougissante de se laisser ainsi aller.

  "Alors d'accord ! Si vous le voyez comme cela, tous mes stupides scrupules s'envolent. Je vous avouerais que pour moi aussi ce sera un plaisir. Pour ne rien vous cacher, la perspective de cette chambre d'hôtel ne m'enchantait guère...

  — Mais tout à l'heure vous avez dit le contraire à Henri ! intervient Sophie qui fait visiblement un effort pour suivre encore la conversation.

  — C'est juste ; mais tout à l'heure j'étais polie.

  — Et maintenant ?" Sophie écarquille de grands yeux comme si la réponse de Claire-Anne la plongeait dans la plus profonde stupéfaction.

  "Eh bien... maintenant je suis franche, reconnaît simplement Claire-Anne ; grâce à la gentillesse de Maurice... Ah, merci."

  Elle tend la main vers la carte de visite qu'il vient d'extirper de son portefeuille.

  "Attendez... dit-il en la lui reprenant aussitôt ; je n'ai pas encore fait refaire mes cartes de visite." Et, sur le coin gauche du bristol, il barre d'un trait de stylo le prénom de Laura à côté du sien avant de le rendre à Claire-Anne.

  "Merci, répète-t-elle. De toute façon je vous donnerai un coup de fil pour confirmer mon arrivée.

  — Mes petits enfants, déclare soudain Emile d'une voix forte en reposant sa serviette sur la table, ce n'est pas qu'on s'ennuie avec vous, mais ce n'est pas demain dimanche ; le devoir nous appelle...

  — Vous faites sans doute allusion au devoir conjugal ? ironise Loulou.

  — Et pourquoi pas, mon vieux ? Nous sommes encore heureusement quelques-uns à n'avoir pas besoin de chercher ailleurs."

  Emile arbore un large sourire de triomphe. Tout le monde, soudain, s'est tu. Les petits yeux de Loulou se font perçants et durs.

  "Mais moi, je ne cherche pas : je trouve. Vous connaissez la fameuse formule de Picasso... Evidemment, faut reconnaître qu'il n'est pas donné à n'importe qui de trouver... N'est-ce pas, mon cher Émile ?"

  Émile reste décontenancé, son sourire de supériorité figé sur le visage. Il ne trouve aucune repartie. Maurice est sans doute le seul à surprendre la fugitive flambée de fierté amoureuse qui traverse les yeux de Sophie. Quoi que lui fasse subir Loulou, il est évident qu'entre Emile et lui le choix pour elle ne se pose pas. Martine, près d'elle, jubile discrètement. En fin diplomate, comme s'il n'avait rien entendu de l'escarmouche qui venait d'avoir lieu, Henri rompt le silence en proposant :

  "Allons, tu ne vas pas nous quitter comme cela sans un petit cognac ? Qui prendrait un cognac ? (Il contourne la table pour ouvrir derrière Diane et Joël l'armoire quatre portes de chêne sombre qui sert de cave à liqueurs). Alors, pas d'amateurs ? Claire-Anne, un cognac ? ou un alcool de poire ? Qu'est-ce que j'aurais encore... Loulou ?"

  Mais la soirée est finie, chacun le sent bien. Et ceux qui auraient pris tout de même quelque chose hésitent à se manifester. Le seul à répondre, finalement, c'est Emile, et il fait basculer la décision de son côté.

  "Non, vraiment, sans façon... Je te remercie (Il repousse brutalement sa chaise en se levant). Oh là, minuit vingt ? Il est grand temps de laisser Louise se reposer...

  — Je ne suis pas du tout fatiguée, dit tante Louise.

  — On va y aller aussi, Martine ? s'enquiert Joël."

  Emile tend vers Diane un menton péremptoire.

  "Ma chérie..." Elle se lève aussitôt, aidée par Loulou qui tire sa chaise qu'elle remet en place contre la table.

  "Quand tu voudras, je suis prête..."

  Martine et Joël se lèvent ensemble.

  "Alors tout le monde s'en va ? constate Henri qui tient toujours ouverte la porte de l'armoire. Personne ne veut de mon cognac ?"

  Mais Émile et Diane font déjà leurs adieux à tante Louise. Dégarnie de la moitié de ses convives, la table, où les serviettes roulées en boule côtoient le désordre des tasses à café vides, fait penser à ces rues de lendemain de fête, encore souillées des vestiges d'une soirée de carnaval. Henri n'insiste pas ; il espérait que Loulou et Sophie resteraient encore un peu bavarder avec lui et Maurice, peut-être Claire-Anne. Mais Claire-Anne aussi est debout ; elle rejoint les Lasfargue dans le vestibule où Diane a déjà endossé sa fourrure. A son tour Maurice se lève pour leur dire au revoir, suivi par la grande carcasse de Loulou qui lui accroche le bras à mi-chemin.

  "Alors, qu'est-ce que tu en penses de la petite ?

  — La petite ?

  — La petite Claire-Anne, tiens ! J'ai vu que tu ne te débrouillais pas trop mal, finalement..."

  Maurice ne peut éviter le petit sourire d'amour-propre que suscite la moquerie de son ami, une moquerie non dénuée d'une pointe de dépit ou d'envie, lui semble-t-il. Quand donc aurons-nous fini de grandir ? se demande-t-il, ne sachant trop comment interpréter son propre sourire : indulgence à l'égard de lui-même, commisération amusée pour Loulou ou agréable perspective de recevoir Claire-Anne dans quelques jours ? Il ne sait pas. Il a seulement souri.

  "Tu sais, moi, je n'y suis pour rien. C'est plutôt Henri qui a combiné ça..."

  Loulou opine du chef, pensivement.

  "Ouais, Henri... On ne sait jamais ce qu'il a vraiment derrière la tête, celui-là."

 

 

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