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L'Absente

 

 

VIII

 

 

  "Mais non, pas du tout, c'est parfait, je vous avais dit huit heures, il me semble ?"

  Henri maintient la portière de la grosse Mercedes grise d'où descend Diane Lasfargue. Son mari vient de s'excuser, comme d'habitude, de sa ponctualité excessive ("On arrive peut-être un peu tôt ? Je vois que nous sommes les premiers..."). Sur le seuil, d'où il observe la scène, Maurice se demande ce qui se passerait si, au lieu de ces politesses de circonstance, Henri se permettait de dire vraiment ce qu'il pense, qu'ils ont une fois de plus dix minutes d'avance

  ("Tu vas voir qu'Émile et Diane seront encore là un quart d'heure avant tout le monde.

— Ce n'est pas très gênant puisque tout est prêt.

— C'est quelque chose que je ne supporte pas")

  et qu'il ne trouve rien d'agaçant comme de voir des invités arriver avant l'heure convenue, nous frustrant du répit qu'on escomptait pour les ultimes préparatifs — choisir une cravate ou donner un coup de brosse en vitesse sur ses chaussures. Ils en parlaient à l'instant. Apparemment il le supporte pourtant très bien, constate Maurice, voyant Henri se saisir du bras de Diane pour la conduire vers la maison et se retourner vers Émile qui verrouille d'un coup de télécommande les portes de sa Mercedes (On ne voit pourtant pas ce qu'elle pourrait craindre, ici, dans le jardin).

  "T'aurais pu la laisser ouverte, Émile.

  — Je ferme toujours, par principe." Émile enfouit le trousseau de clefs dans la poche de son veston, l'impeccable veston de complet gris à fines rayures qu'il porte aussi bien à l'étude que pour les sorties chez ses amis.

  "Vous connaissez Maurice," dit Henri, sur le ton cérémonieux qu'il prend dans ces occasions-là.

  Diane Lasfargue tend à Maurice une main alanguie chargée de bagues. Comme beaucoup de ces femmes blondes qui ont été trop belles jeunes, elle montre un visage parcheminé où chaque ébauche de sourire se solde par un filet de rides tendu à craquer. On sent qu'elle contrôle l'éclat de ses yeux gris pâle pour y faire passer tout ce qu'elle interdit désormais à sa physionomie d'exprimer.

  "Mais bien sûr ! Comment donc ! bien que nous n'ayons pas eu l'occasion de nous rencontrer depuis une éternité... Vous voici donc revenu aux sources pour quelques jours ?

 — Comment allez-vous ? fait Émile Lasfargue, assez rudement, pour accompagner sa solide poignée de main.

 — C'est Henri qui m'a débauché. Vous savez, s'il ne tenait vraiment qu'à moi...

 — Ah, cette maison !... s'exclame Émile, admiratif, les yeux levés dans la nuit vers la lanterne au-dessus de la porte.

 — Comme si la tienne ne te suffisait pas !" feint de s'indigner sa femme. Mais Henri les pousse déjà à l'intérieur, débarrassant Diane de sa veste de fourrure pour les faire entrer au salon. Maurice reste un moment respirer l'air frais de la nuit et les suit pour ne pas paraître impoli. Il apprécie tout particulièrement cette situation où, sans avoir les responsabilités de l'hôte, il n'est pas non plus un simple invité. Il trouve dans ce statut ambigu le genre de liberté qui lui convient, la liberté de participer à la conversation sans souci de l'ordonnance des festivités, de s'éclipser un instant dans sa chambre ou de faire un tour à la cuisine, par acquit de conscience, au cas où son concours serait de quelque utilité. Il voit tante Louise se lever de son fauteuil pour accueillir les Lasfargue.

   "Repose-toi donc ! avait dû insister Henri. Tu vois bien que tout est prêt : la table est mise, Marjanick prépare les apéritifs, il n'y a plus rien à faire.

 — Mais je n'ai pas envie de me reposer !"

  Il avait réussi à la faire asseoir juste au moment où on entendait la voiture et, malgré ses protestations, elle en avait sans doute bien besoin puisqu'elle était restée là sans bouger, à profiter de cette inactivité qu'on lui imposait. Elle se lève pour accueillir les Lasfargue, encore un peu courbée en les embrassant, tandis que Diane la complimente sur sa santé et le travail que cela doit donner de recevoir comme cela, c'est toujours si parfait, il est vrai que si on ne peut plus recevoir les amis, en tous cas elle a pensé que — mais si, pour elle c'est un plaisir (elle lui tend le paquet enrubanné qu'elle tenait serré contre sa poitrine), ce n'est rien, vous savez, je sais que vous avez de si belles choses... — ce nouveau magasin sur les quais, je ne sais pas si vous voyez... J'ai dit à Émile je pense que cela lui plaira. Tante Louise tire les extrémités du ruban mordoré, s'applique à défaire l'emballage sans déchirer le papier argenté. Émile et Henri, qui ont déjà entamé une conversation professionnelle un peu à l'écart, se rapprochent. "Oh ! se récrie tante Louise, ce n'est pas raisonnable...

 — Daum, précise Diane Lasfargue.

 — Vous n'avez pas besoin de me le dire ! Ce n'est vraiment pas raisonnable..." Par un sourire discret, Maurice s'associe au regard malicieux que lui a jeté tante Louise qui pose avec d'exagérées précautions l'objet (une ondine en pâte de verre aux tons mauves et turquoise dont la longue chevelure constitue la coupelle d'une sorte de petit cendrier) sur la table basse du salon. "Henri, regarde.

 — Vous exagérez, dit Henri sans beaucoup de conviction ; voyons, il ne fallait pas, Émile." Mais il entraîne déjà son associé devant la cheminée pour régler avant l'apéritif l'affaire qui les occupait il y a un instant. Tante Louise, Diane et Maurice se retrouvent seuls autour de l'ondine. Maurice la reprend pour l'examiner :

  "Très joli...

 — La signature est en dessous, ici, Daum... Attendez..."

  Diane lui retourne l'ondine dans les mains, la fait jouer dans la lumière, pour lui désigner, d'un ongle au vernis nacré, la fine gravure sur le socle.

  "Ah, oui... Vous avez vu, tante Louise ?

 — Il me faudrait mes lunettes... Je ne sais pas comment vous remercier ; c'est une folie.

 — Mais non, ce n'est pas grand chose, vous savez. Vous seriez surprise si je vous disais le prix.

 — Ne le dites surtout pas ! (Tante Louise, cherche de nouveau le regard de Maurice qui se penche pour reposer sur la table le cadeau des Lasfargue.) Asseyez-vous plutôt. Si vous attendez que Henri s'occupe de nous, je crains que nous ne restions debout toute la soirée. Dès qu'il est avec Émile...

 — Ils n'arrêtent pas de travailler, qu'est-ce que vous voulez, renchérit Diane, non sans une pointe de fierté. Je l'avais pourtant bien prévenu en arrivant : pas question d'accaparer Henri avec tes histoires, ce soir vous n'êtes pas au bureau !"

  Elle prend place dans l'un des fauteuils, croisant avec difficulté, dans la jupe beige étroite de son tailleur, ses longues jambes qu'elle sait encore belles. Par décence, elle tire deux ou trois fois la bordure tendue de sa jupe, sans grand résultat apparent, à tel point que Maurice se sent presque gêné en s'asseyant en face d'elle. Laura aussi avait conservé de belles jambes bien qu'elle ait un peu grossi ces dernières années, mais c'étaient des jambes au galbe plus plein, prolongées par ses cuisses sculpturales d'ancienne sportive. Il n'a jamais apprécié chez les femmes ces jambes grêles de sauterelle, laissant deviner l'os, aussi bien faites soient-elles, le genre de jambes de Diane Lasfargue ; paradoxalement, ces jambes-là  — que tout le monde s'accorde à considérer comme de belles jambes — lui ont toujours paru presque obscènes. Il s'efforce de concentrer son regard sur la tête de Diane mais doit bientôt s'avouer que son visage ressemble trop à ses jambes, sec et maigre comme ses jambes, trop parfait. Il n'y a rien de plus difficile, en société, que de maintenir les yeux détournés de quelque chose ou quelqu'un qu'on veut éviter de regarder ; cela suscite d'irrésistibles champs d'attraction qui aimantent le regard pour l'attirer immanquablement dans la direction interdite. Obsédé par son désir de ne pas voir les jambes découvertes de son vis-à-vis, Maurice ne peut s'empêcher de leur jeter malgré lui de furtifs coups d'oeil, comme pour s'assurer qu'il ne les regarde pas. Un manège, évidemment, qui n'échappe pas à Diane, toujours à l'affût des restes de son pouvoir sur les hommes. Elle manifeste silencieusement son triomphe par le plus large des sourires qu'elle puisse s'autoriser et le reste, la complicité du désir, pétille dans ses yeux comme ces baguettes crépitantes d'étincelles que l'on plante sur les omelettes norvégiennes dans certains restaurants. Maurice rage que l'on puisse ainsi se méprendre sur son trouble, un trouble bien réel, certes, mais que va-t-elle s'imaginer cette vieille peau ? Qu'est-ce qu'elle croit ? "Vieille peau"... Elle a quoi, en fait ? l'âge de Laura, à peu de choses près ; son âge à lui autrement dit. Il essaye de se représenter Laura, les traits figés dans cette résille de rides fines qu'il ne faut surtout pas déranger ; Laura, au visage si mobile, animé d'une telle vie.

  "Vous allez bien rester parmi nous quelques jours, j'espère ? Que nous ayons au moins l'occasion de vous avoir à la maison."

  Elle a décidé de rompre le charme, ce qu'elle croit être le charme, ou de cesser de mettre à l'épreuve le pauvre garçon qu'elle voit si peu à l'aise devant elle. Tout cela n'a duré qu'un instant, le temps que Maurice s'asseye, se cale dans son fauteuil, et que tante Louise s'esquive à la cuisine, s'excusant avec son air de souris affairée de les abandonner à leur sort. Mais la gerbe d'étincelles continue de grésiller. Maurice l'affronte dans les yeux et il lui semble que les siens se mettent à pétiller de la même façon :

  "Je n'ai encore rien décidé. Jusqu'à demain ou après-demain, je suppose, si Henri veut bien m'offrir l'hospitalité jusque là.

— Oh, mais c'est que cela ne me facilite pas les choses ! (Elle mêle négligemment la nacre de ses ongles aux perles en double rang de son long sautoir dans un cliquetis léger qui fait revoir à Maurice les tristes couloirs du collège où l'on était prévenu de l'arrivée des Sœurs par ces gros rosaires de buis qu'elles portaient à la ceinture). Demain ou après-demain, vous dites ? On ne sait jamais, il faudra que j'en parle à Émile... De toute façon si cela ne pouvait pas se faire ce ne serait que partie remise, évidemment. (Dès qu'on entendait le bruissement des rosaires, le rang se reformait instantanément devant la porte de la classe, juste au moment où la cornette de sœur Marie-Ange, battant au rythme décidé de sa marche, apparaissait à l'angle du couloir ; elle tapait dans ses mains et le premier du rang ouvrait sagement la porte ; tous entraient en silence).

— C'est que... je ne voudrais pas que vous changiez vos projets pour moi, hasarde Maurice d'une voix mal assurée qui trahit son espoir d'échapper à une nouvelle soirée de confrontation avec Diane.

— Ah, voici Loulou !" Henri s'avance vers la fenêtre qu'illuminent les appels de phares frénétiques d'une voiture arrêtée devant le salon. "Ce ne peut être que Loulou, ça... Qu'est-ce que je disais..."

  Effectivement Loulou fait son entrée. Quel que soit le temps, lorsqu'il arrive quelque part cela provoque comme l'intrusion d'un furieux courant d'air, on dirait que la tempête fait rage là dehors. "Referme donc cette porte !" a-t-on envie de lui crier. Mais la porte n'y est pour rien : c'est seulement Loulou.

  "Bonsoir tout le monde ! tonne-t-il sur le seuil sans se préoccuper de Henri venu à sa rencontre. J'espère que nous ne sommes pas en retard, au moins ? Si personne n'a commencé à boire, c'est que c'est bon !" Henri lui serre la main.

  "Tu n'es pas avec Sophie ?

— Elle est toujours à la traîne, tu sais bien."

  Plutôt que d'assumer une calvitie trop précoce, Loulou a préféré, depuis des années, se raser le crâne complètement ; il a fallu du temps pour qu'on s'y habitue ; puis on s'y est fait : cette calotte dénudée, hâlée par le soleil, qui lui confère une physionomie de vieux poupon, paraît indissociable désormais de son éternelle bonne humeur. Loulou a toujours l'air de rire. Son regard jovial fait le tour du salon et tombe sur Maurice :

  "Maurice ! Ah ben, ça alors ! Si je m'attendais à te trouver là ! (En trois pas il a rejoint Maurice qui s'est levé pour répondre à sa généreuse accolade, gêné d'être ainsi privilégié au détriment de la plus élémentaire courtoisie à l'égard de Diane dont l'air pincé dit assez comment elle apprécie la démonstrative camaraderie de Loulou). Ce cochon de Henri qui ne m'avait rien dit ! Tu es là depuis quand ?

— Je viens d'arriver : hier soir."

  Mais Loulou se penche déjà vers Diane, ployant exagérément son immense carcasse pour un baisemain dont elle ne sait trop comment prendre la galanterie appuyée.

  "Ma chère Diane ! Vous me pardonnerez d'avoir fait passer un élan d'amitié avant les égards qu'on doit à la beauté..."

  Et Diane le prend bien, finalement, puisqu'on lui parle de sa beauté et qu'elle tient encore à y croire. Les étincelles se remettent à crépiter de plus belle, à l'envi des feux que jette, sur sa main dont Loulou lui a rendu la libre disposition, le diamant qu'elle promène de nouveau parmi les perles de son collier. Sophie vient d'entrer, toute menue et discrète dans une longue robe de lainage lie de vin. Seul Henri l'a aperçue et va lui prendre le bras pour la conduire vers les autres dont Loulou est devenu le centre maintenant qu'Émile, se voyant abandonné devant la cheminée, s'est approché. Ce n'est pas qu'Émile ait jamais eu la moindre sympathie pour Loulou ; il trouve vulgaire cet ancien ami de Henri qui ne rate aucune occasion de le mettre en boîte, pour le simple plaisir de faire un bon mot ou emporté par son exubérance naturelle ; mais Émile ne supporte pas de rester à l'écart en société, il considère comme de son devoir de participer à la conversation, d'honorer l'assemblée de sa présence dont il a secrètement la plus haute idée. Les deux hommes se serrent la main sans un mot tandis que Maurice embrasse délicatement Sophie sous l'oeil critique d'une Diane que l'arrivée d'une autre femme a toujours tendance à éteindre dans un premier temps ; il lui faut encaisser le coup, prendre sur elle d'affronter la rivale qui vient disperser l'attention de son cercle d'hommes où elle ne peut que seule resplendir de tout son éclat. Ce n'est pourtant pas Sophie qui risque de lui porter ombrage ; d'abord parce qu'elle n'en aurait jamais l'intention, l'idée ne l'en effleurerait même pas ; ensuite parce que Sophie représente tout le contraire de ce que Diane prétend être : elle ne parle pas, ne brille pas, ne porte aucun de ces bijoux coûteux que Diane sait si négligemment mettre en valeur ; Sophie, il faut vouloir la chercher pour la trouver tellement elle se laisse effacer par la bruyante personnalité de son homme, toujours derrière lui, en retrait. Elle s'est tellement effacée que Loulou lui-même a fini par la tenir pour quantité négligeable, à tel point qu'il lui arrive d'oublier, parfois, qu'il a une femme et de se comporter en joyeux célibataire insouciant, partant sans la prévenir pour un week-end ou un voyage d'affaires, affichant, dans les restaurants de Quimper et de la région, des amies chaque fois différentes mais toujours aussi fracassantes. Sophie ne dit rien. Combien de fois Laura et Maurice n'ont-ils pas été les témoins de ces drames discrets, Loulou ayant disparu de la circulation pendant quelques jours et Sophie, restée seule, venant trouver refuge pour un soir chez Henri et Juliette mais se refusant au moindre jugement, à la moindre plainte, allant jusqu'à défendre contre eux son mari. Non, Diane n'a certainement rien à craindre de la présence de Sophie, mais elle n'y peut rien, c'est comme un réflexe de défense : dès qu'apparaît une autre femme elle se rétracte dans une sorte de crispation hostile et dans son cas, pense Maurice qui a perçu la soudaine maussaderie de son interlocutrice par dessus l'épaule de Sophie, on ne peut pas dire que cela arrange les choses. Il entraîne Sophie vers la fenêtre. Elle sourit doucement dans la longue ondulation de sa robe de lainage, avec cette douceur triste qui lui est si particulière. Il retrouve en elle cette fluidité d'algues vertes abandonnées au léger courant de la rivière que lui évoquait autrefois sa chevelure mais qui tient en fait — puisqu'elle a depuis longtemps maintenant les cheveux coupés plus courts — à l'ondoyante nonchalance de toute sa silhouette, une élégance naturelle de la démarche qui lui confère cette apparence de fragilité tellement émouvante, du moins aux yeux de Maurice. "Je suis vraiment heureux de te revoir, lui dit-il ; vraiment. Henri ne m'avait pas prévenu qu'il organisait cette soirée. C'est le hasard. Dis-moi un peu, comment ça va, toi ?" Sophie répondra que ça va, il le sait bien, mais il n'attend pas sa réponse. Chaque fois qu'ils se revoient, Sophie et lui, ils ont de nouveau leurs vingt ans. Évidemment ce ne sont plus les vingt ans de l'époque où ils partaient pique-niquer sur les plages avec Laura, Loulou, Juliette et Henri ; ce sont les vingt ans de gens à la vie presque révolue, d'étranges et lointains vingt ans, pourtant toujours présents, dotés de la radieuse profondeur propre à ces perspectives bleutées de certains paysages de Rubens dont ils ont aussi l'immobilité suspendue.

"Comme d'habitude ; ni mieux ni moins bien, disait Sophie.

— Loulou m'a l'air en pleine forme...

— Il est toujours en pleine forme. Il n'y a que lui qui ne vieillit pas. Enfin, c'est ce qu'il s'imagine."

  Ils se tiennent à l'écart dans l'embrasure de la fenêtre, entre les vieilles tentures de lin beige qui forment comme une alcôve, et ils parlent à mi-voix. Les phrases qu'ils prononcent tous deux, ils le sentent, n'ont qu'un infime rapport avec ce qui donne son prix à cet instant privilégié et qui ne durera pas plus que ces quelques secondes. Ces instants-là, où l'on croit s'approcher du mystère de sa propre vie comme du bord d'un vertigineux précipice, sont aussitôt balayés par les réalités de cette même vie qui vous contraignent à poursuivre la marche ; vous voilà reparti pas à pas sur le sentier de la montagne pour rattraper vos compagnons de randonnée, cherchant à vous persuader que cet étourdissement passager ne vous aurait apporté de toute façon qu'une révélation illusoire, quoi d'autre qu'une illusion puisque ce mystère qui vous a fasciné n'en est pas vraiment un, ne vous aurait rien offert d'autre que la banalité obtuse de toute vie de même que les mirages, au-delà des apparences qui se dissipent à notre approche, ne recèlent rien qui ne nous soit déjà connu.

  "Et toi ?" reprend Sophie. L'inflexion légèrement ascendante de sa voix a doté sa question d'une sorte de fraîcheur ingénue. Maurice répond que rien n'a changé, qu'il lui est impossible de vivre sans Laura, ce qu'il n'aurait confié à personne d'autre, pas même à Henri. Il lui dit cela parce que Sophie est la seule à ne pas tenter de lui "remonter le moral" (comme on remonterait sa montre, une pendule : quelques tours de clef et c'est reparti ; même Henri s'y évertue), elle est la seule auprès de qui il trouve quelque véritable réconfort, tellement différente de tous les "autres" qui, malgré leur sincère sympathie, ne lui tiennent que des discours étrangers.

  "Je sais..., murmure-t-elle très bas, il n'y a rien à faire, qu'est-ce que tu veux..."

  Il l'embrasse sur la joue.

  "Maintenant, il n'y plus que toi que je pourrais épouser..."

  Il n'a pas même le temps de goûter son sourire : la soudaine lumière qui les inonde fait se retourner les quatre autres. Les phares s'éteignent juste au moment où Maurice se détache enfin de Sophie pour se pencher contre la vitre obscure.

"Les Cadiou, annonce-t-il.

— Ah..." fait Henri en allant les accueillir.

  Comme si les nouveaux arrivants venaient les délivrer d'on ne sait quelle malédiction cachée, tous se portent avec lui vers l'entrée si bien que Joël et Martine, à peine débarrassés de leurs manteaux, doivent affronter d'un coup tout le cercle des invités ; embrassades et sourires, poignées de mains. Joël est non seulement l'ami mais le médecin de famille de la plupart d'entre eux ; on devine, dans le comportement qu'ils ont à son égard, quelque chose de la considération que chacun doit à la Science en même temps que la satisfaction, étant dans la familiarité de son médecin, de toucher aux arcanes de la maladie et de la mort, sur lesquelles on présume qu'il a la haute main, de participer de plus près à ce secret des Dieux inaccessible au commun des mortels. Joël jouit paisiblement et sans ostentation de cette autorité si particulière que lui confère sa profession. Il ne dédaigne pas, dans des réunions privées comme ici, de répondre avec bienveillance aux questions et de dispenser ses conseils, voire de véritables diagnostics, qui laissent chacun penser qu'il est décidément soigné par le meilleur des médecins puisqu'il peut ainsi traiter de ses problèmes de santé, comme on parlerait de n'importe quel autre sujet, si simplement au cours d'un repas. Joël les rassure. Ils préfèrent lui accorder toute confiance, sans se demander pourquoi à lui plus qu'à un autre. C'est un homme que l'âge semble ne pas avoir touché. Bien que de taille moyenne, il paraît plus grand que la plupart d'entre eux — Loulou excepté — tellement la santé et la force irradient de son corps de sportif. Coureur cycliste amateur dans sa jeunesse, il continue de faire du vélo chaque dimanche, parfois même en semaine après ses consultations, avec la même ténacité que s'il préparait encore des compétitions. Mais c'est surtout le visage qui n'a pas vieilli, le visage étroit et sec de ces caractères simples et volontaires, presque têtus, capables de s'accrocher à une idée ou à une discipline sans en démordre à partir du moment où ils l'ont une bonne fois décidé. Maurice lui connaît ce visage-là depuis les années de lycée. C'est vrai que Joël n'a pas beaucoup changé, il a même, à près de soixante ans, conservé ses cheveux noirs alors que Martine, beaucoup plus jeune, grisonne depuis longtemps déjà. Martine, d'ailleurs, a fait de l'élégance. Elle porte une robe longue grenat, aux plis amples et aux manches bouffantes, qui la fait paraître encore plus petite et boulotte. Les efforts vestimentaires de Martine ne lui réussissent jamais ; rien ne lui va et surtout pas ce qu'elle croit l'avantager. Mais elle est persuadée que l'ampleur d'une robe peut amincir sa silhouette et dissimuler ses formes alors qu'elle ne fait que les suggérer, les laissant deviner plus disgracieuses qu'elles ne sont ; car elle n'est pas vraiment grosse, Martine, seulement courte de jambes, comme tassée, et si elle ne tentait pas de compenser ce défaut par un choix de toilettes aberrant personne n'y prendrait jamais garde. C'est la vivacité qui frappe aussitôt chez elle, pas sa taille ; la vivacité d'une figure ronde et mobile, toujours souriante, aux pommettes bien charnues, et surtout la profondeur éclatante d'admirables yeux noirs, immenses, surprenants, dont on ne détache pas de sitôt le regard.

  Tout le groupe s'attarde près de l'entrée, entourant les derniers arrivés, dans cette animation joyeuse et confuse des débuts de soirées, alors que les conversations ne sont pas encore établies et que chacun se laisse aller aux plaisanteries faciles, à la bonne humeur des retrouvailles. Ces réunions d'amis ont aussi leur jeunesse, un temps suspendu d'insouciance inorganisée où rien n'est encore fait, où personne ne peut encore dire que c'était réussi ou raté ; c'est tout un potentiel intact d'énergies tourné vers les quelques heures à venir. Puis elles ont leur âge mûr, généralement vers le milieu du repas ; les attentes ont été satisfaites ou déçues ; il n'y a plus que le dessert qui puisse offrir quelque surprise. Elles connaissent enfin leur vieillesse et leur décrépitude ; ces heures que l'on avait devant soi il y a si peu de temps on les a maintenant vécues, le crédit est épuisé, et, sentant que la conversation ne nous apporte plus rien, un premier convive va se lever pour annoncer son départ.

  "Mais qu'est-ce que vous faites là tous debout ?"

  Tante Louise qui revient de la cuisine, au lieu de les inciter à s'asseoir, ne fait qu'augmenter le brouhaha : on se presse pour la saluer, la remercier ; des bouquets de fleurs surgissent qu'elle doit s'employer à débarrasser de leur enveloppe de papier cristal sans savoir où les poser ensuite ; on les lui reprend des mains. "Allez, asseyez-vous donc ! insiste la vieille dame, voyant que son fils, à nouveau accaparé par Émile, ne s'occupe pas de ses invités. Qu'est-ce qu'on attend ?

— On attend encore Claire-Anne, fait remarquer Henri.

— Elle arrive : elle nous suivait" dit Joël.

  Un sourire goguenard s'épanouit sur le visage de Loulou.

  "Ah... J'aime autant ça ! Je me serais inquiété que ce soit toi qui la suives...

— Idiot !" Joël hausse les épaules en riant. Il passe le bras autour de la taille de sa femme qui s'est approchée pour profiter de la plaisanterie de Loulou.

  "Avoue que cela ne te déplairait pas ?

— Je suppose que cela ne déplairait à personne..."

  Loulou se penche entre les deux têtes de Joël et Martine. "Finalement, ici, il n'y a qu'Émile qui soit au-dessus de tout soupçon : elle n'en voudrait pas !" chuchote-t-il. Martine rit, serrée contre son mari. "T'es vache, dit-elle tout bas, les yeux malgré tout pétillants de malice, qu'est-ce que tu en sais ? Elle le voit tous les jours au boulot.

— Justement ! Ça lui suffit amplement comme cela !

  — Arrêtez, la voilà qui arrive !"

  On vient seulement d'entendre la voiture s'engager dans l'allée mais Joël en profite pour mettre fin à leur a parte. La complicité de Loulou et de Martine le met mal à l'aise et son esprit de sérieux s'accommode difficilement de ce genre de plaisanteries. Il rejoint Henri parti accueillir Claire-Anne.

  "Tu vois ce que je disais, fait remarquer Loulou à Martine, d'un ton de désinvolture ironique, regarde-le se précipiter... Si j'étais toi, ma petite...

  — Tout le monde ne s'appelle pas Loulou, contrairement à ce que tu penses.

  — Salope ! souffle-t-il, tu n'en loupes pas une, hein ? Mais je t'adore" Il l'embrasse sur la joue et lui prend le bras pour se rapprocher de la porte comme les autres. Elle sourit et ajoute, comme pour se justifier :

  "Sophie est mon amie, simplement.

  — Je sais, dit-il (Claire-Anne vient d'entrer et le discret brouhaha des salutations atténue la pointe d'amertume qu'on pourrait discerner dans sa voix), vous êtes tous ses amis."

  Tante Louise, qui tient encore le bouquet que lui a offert Claire-Anne, s'approche de l'oreille de son fils : "Fais-les donc asseoir, tout va être trop cuit !" Henri prend une pose d'orateur qui demande le silence, un peu en retrait du groupe, le menton levé :

  "Maintenant que tout le monde est là, je propose de commencer les réjouissances, si chacun veut bien trouver une place pour s'asseoir..."

  Mais sa petite voix douce porte si peu que son annonce reste sans effet ; il se retrouve seul avec Claire-Anne qu'il a entraînée au fond du salon, près des fauteuils. Quelqu'un frappe alors fortement dans ses mains. "Allez, à l'apéro ! Personne ne sera servi avant que tout le monde ne soit assis !". C'est Loulou, qui prend sa femme par la taille et la force, avec des égards exagérés en courbettes et en révérences, à prendre place sur le siège le plus proche. Sophie se laisse faire en riant ; on la sent heureuse malgré tout de ces attentions, même burlesques, que lui rend son homme. Diane et Émile s'asseyent aussi avec un léger temps de retard, pour bien faire sentir que ce n'est pas à la grossière injonction de Loulou qu'ils obéissent mais à l'invitation du maître de maison. Lorsque les fauteuils et le canapé sont occupés, Maurice apporte les chaises qui se trouvaient près des fenêtres. Le bonheur dont rayonne Sophie l'attriste ; elle a conservé sur les lèvres les traces du sourire qui l'a illuminée lorsque Loulou a fait d'elle l'éphémère vedette de ses pitreries ; Loulou maintenant assis près de Claire-Anne qu'il entreprend à voix basse malgré son évidente réticence. Claire-Anne est plutôt réservée, presque timide, elle n'a pas avec eux tous la même familiarité faite de longues années de fréquentation. Elle a quelque chose de Sophie, pense Maurice, quelque chose de brisé comme Sophie ; et il se souvient de ce que Henri lui en a dit un jour, qu'elle est divorcée depuis près de dix ans et vit seule dans son petit appartement de la rue saint François.

 

 

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