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L'Absente

 

 

VI

 

 

  Les grands châtaigniers obscurcissent l'étroite route goudronnée de leur feuillage immobile, fragile dans les derniers rayons du soleil. Les feuilles déjà tombées jonchent les fossés alentour, humides et silencieuses, résignées à pourrir dans le sous-bois tout au long de l'hiver. Maurice s'arrête devant la barrière blanche que Henri descend ouvrir. Une odeur fraîche d'humus et de terre détrempée envahit l'habitacle encore tiède. Puis il embraye et pénètre lentement dans la cour jusque devant la maison.

  Kerlinou n'a pas changé depuis l'été mais à cette saison le long bâtiment de granit paraît encore plus gris, plus austère. La glycine qui court sous les fenêtres du premier étage, d'un bout à l'autre de la façade, est réduite à un tronc torturé confondu avec la pierre ; elle vient d'être sévèrement taillée. Les grosses touffes d'hortensias bleus, de part et d'autre de l'entrée, commencent à perdre leurs feuilles, rongées par une rouille sournoise, et semblent tenir encore plus haut les énormes boules de leurs fleurs aux teintes surannées. A travers la fenêtre du salon, on distingue une lampe allumée qui ne parvient pas à dissiper totalement la pénombre de la pièce. Henri revient vers la voiture d'où Maurice est descendu ; il arbore le sourire satisfait de qui rentre chez soi après une longue absence.

  "Alors, content ? Tu t'y retrouves ?"

  Maurice fait un geste en direction de la barrière.

  "C'est ça le nouveau portail ?

  — Qu'est-ce qu'il a, il ne te plaît pas ?

  — Je préférais l'autre, en bois..."

  D'une main dans son dos, Henri l'entraîne vers la maison.

  "Mais l'autre était pourri, mon vieux, tu te rappelles ? Allez, viens, ça fraîchit vite maintenant.

  — Oui, ça fraîchit," répond évasivement Maurice, les yeux levés sur les cimes dépouillées des arbres centenaires qui encerclent la cour. "Tu as raison, rentrons..."

  Louise de Kerangat se tient sur le seuil du salon, prête à les accueillir ; elle a dû entendre la voiture. C'est une petite femme maigre, vêtue avec soin d'une robe de lainage gris sur laquelle elle porte en pendentif, invariablement depuis des années, son camée ocre et blanc si finement ciselé. Maurice s'étonne toujours de la trouver si petite et fragile, on lui briserait les os par mégarde. Henri embrasse rapidement sa mère, avare comme à son habitude de toute démonstration affective. "Tu as les joues froides" se borne-t-elle à constater ; puis découvrant Maurice, elle tend ses deux bras arrondis de vieillard dans un geste qu'elle semble ne pas avoir la force d'accomplir jusqu'au bout. "Mon petit Maurice ! Comme je suis contente...

  — Moi aussi tante Louise ; cela fait plaisir de vous retrouver en si bonne forme.

  — Tu te souviens : j'avais dit que je ramènerais peut-être Maurice, Maman.

  — Évidemment que je m'en souviens ! Qu'est-ce que tu crois ? Ah, mon petit Maurice ! Tu ne peux pas savoir comme je suis contente... Tu as laissé Laura là-bas ? Elle n'a pas pu venir avec vous ?"

  D'un regard, Henri prend Maurice à témoin ; qu'est-ce que je t'avais dit, tu constates par toi-même.

  "Tu sais bien que Laura n'est plus là, Maman, ne dis pas de bêtises...

  — Laura nous a quittés il y a deux ans, tante Louise, vous le savez bien."

  Maurice a doucement saisi la vieille femme par les épaules ; il la force à le regarder. Deux yeux d'émail ancien tout près de son visage, éperdus et pathétiques dans leur intense effort pour retrouver ce maillon du temps qui lui a échappé. Mais peut-être n'y a-t-il plus qu'hébétude derrière ce regard impuissant qui s'affole, d'où tout le bleu de la jeunesse semble s'être effacé. Il la secoue avec précaution. "Laura est morte, tante Louise ; elle est morte !" Il a forcé la voix, comme avec quelqu'un dur d'oreille ; mais il sait que tante Louise entend parfaitement bien.

  "Ah oui, Laura est morte... reprend-elle lentement, comme pour se laisser le temps de hisser cette idée depuis le plus profond de sa mémoire. Mon pauvre Maurice, Laura est morte, c'est vrai... Juliette aussi." Et puis soudain plus assurée : "C'est moi qui aurais dû partir avant elles."

  Maurice a relâché son étreinte. Elle réajuste sur ses épaules, à petits gestes menus, les longues franges du châle mauve qu'il avait dérangées. "Cela n'aurait rien changé, Maman, dit calmement Henri en la reconduisant vers le salon. Je vais nous faire un café, à Maurice et à moi ; tu en voudras aussi ?" Mais d'un péremptoire mouvement du bras elle s'est déjà dégagée.

  "Non, non, non ! Pas question ! Asseyez-vous tous les deux, je m'en occupe ; vous devez être fatigués par le voyage. Je vous ai préparé un far, vous allez voir, comme autrefois. Tu te souviens, Maurice, que tu en avalais la moitié à toi tout seul pour le goûter ? Ah, je peux dire que je vous en aurai fait des fars..."

  Ils avaient couru toute la journée dans les bois, accaparés par des tâches de la plus haute importance : consolider la cabane entre les branches du vieux saule près de l'étang, couper dans les bosquets de noisetiers les branches fermes et droites qui serviraient à confectionner les arcs dont il faudrait ensuite peler l'écorce adroitement afin de les orner des bagues et des spirales convenant à leur statut de chefs de guerre. Ils revenaient tout crottés, les semelles de leurs godillots chargées d'une grasse couche de terre noire, et tante Louise les faisait se déchausser sur le perron avant d'entrer, et c'était sur leurs chaussettes de laine grise humides, qui laissaient des traces plus vives sur la tomette rouge du couloir, qu'ils allaient s'asseoir dans la cuisine, devant les bols de chocolat fumants sur la toile cirée jaune. Le plat de far est là, un plat de grès noirci par les innombrables fars qu'il a déjà mijotés. "Vous n'en prenez qu'une petite part, prévient tante Louise, c'est seulement pour ce soir que je l'ai préparé". Mais de petite part en petite part, voilà qu'ils ont presque terminé le plat, avec un sentiment de culpabilité délicieux, sachant que de toute façon les remontrances de tante Louise n'iront pas au-delà d'une mimique désolée, une feinte déception de constater que, décidément, on ne peut pas leur faire confiance à ces garnements-là, que c'est bien la dernière fois qu'elle les laisse goûter au far qu'elle a réservé pour le repas du soir. "Eh bien, tant pis pour vous ! vous n'en aurez pas ce soir ! il ne reste plus que ma part et celle de ton père" dit-elle à Henri, comme s'il était le seul à porter la responsabilité du larcin. Mais ils savent d'expérience — puisque cette situation se renouvelle chaque dimanche — qu'elle n'aura pas le cœur de les priver ce soir non plus et qu'au moment du dessert elle prétendra n'avoir plus faim pour partager entre les deux enfants le reliquat qu'ils couvriront des yeux sans oser y prétendre. C'était vrai que Maurice était le plus gourmand, qu'il dévorait à lui seul presque la moitié du plat. Mais tante Louise hésitait toujours à le réprimander, soit qu'elle le considérât un peu comme un invité, soit qu'elle eût pour lui une secrète préférence comme il l'avait toujours soupçonné. Et le pauvre Henri payait le plus souvent les pots cassés, dans ces histoires de far comme dans leurs autres bêtises de gamins. Pourtant il ne lui en avait jamais voulu ; il lui semblait naturel de se faire gronder par sa mère, peut-être même confusément revendiquait-il cela comme un droit dont il n'aurait pas aimé voir un autre bénéficier, si l'on peut dire. D'autant plus que ce "droit"-là n'allait jamais jusqu'à des sanctions physiques, gifles ou fessées, mais demeurait du domaine de la réprimande verbale dont chacun savait, la mère comme les enfants, qu'il s'agissait entre eux d'une sorte de jeu. Comment Henri aurait-il pu lui en vouloir, sachant qu'il avait finalement, dans ce jeu-là, toujours le beau rôle, celui de la victime d'une tendre injustice ?

  "Assieds-toi donc ! ordonne Henri qui s'est déjà installé au fond de la pièce, dans l'un des vieux fauteuils de cuir. Tu ne la changeras pas : puisqu'elle a décidé de nous servir, elle nous servira ; on ne peut pas la tenir en place."

  Maurice était resté à l'entrée du salon, dans l'exacte position qu'il avait en embrassant tante Louise lorsqu'elle s'était étonnée que Laura ne les ait pas accompagnés. Il cesse de fixer la porte ouverte de la cuisine par où elle vient de disparaître, cette porte qu'il ne regarde pas, et se tourne vers Henri, assis dans son fauteuil avec ses cheveux gris-blancs argentés, coupés en brosse rase, son cardigan, sa cravate de soie jaune. Le salon n'a pas changé depuis le temps de son enfance, maintenu dans la pénombre par les lourds rideaux à galons de passementerie (qui lui semblaient alors l'indéniable signe d'un intérieur aristocratique auquel ses parents n'auraient pu prétendre), avec son armoire ancienne de bois sombre clouté de cuivre, le moelleux tapis d'orient aux motifs rouges et bleus familiers qui constituaient les routes et les garages où, à quatre pattes, ils faisaient évoluer leurs précieuses voitures Dincky Toys les jours de pluie. Le tissu tendu des murs a seulement un peu noirci dans les angles ; la corniche du plafond a pris cette teinte jaunie que ne pourrait retrouver aucun peintre puisque c'est la couleur des vieilles maisons qui ont une âme. Là-bas, tout au fond, Henri paraît très loin sous la clarté du lampadaire, si loin qu'il se demande s'il pourra jamais le rejoindre, si les quelques pas qu'il doit faire suffiront à les rapprocher. Mais Henri l'a invité à s'asseoir et il vient s'installer près de lui sans difficulté dans le second fauteuil de cuir fauve, et il repose naturellement ses bras sur les accoudoirs aux craquelures lustrées, s'enfonce dans le fauteuil de tout son poids d'homme fait, le poids de son corps d'homme qui a depuis longtemps oublié la légèreté de l'enfance.

  "Tu a vu ce que je t'avais dit, reprend Henri ; parfois elle dérape complètement. Cela ne lui était jamais arrivé avant cet été. Là, elle était persuadée que Laura était avec nous.

  — Il n'y a pas qu'elle."

  Henri hausse seulement les sourcils vers son ami, cette mimique de vieux professeur qui lui vient chaque fois qu'il est intrigué ou inquiété par quelque chose.

  "Bien sûr... mais ce n'est pas la même chose : même dans ces moments-là, toi, tu ne perds pas les pédales, tu sais très bien que...

  — Qu'elle est morte... Oui, merci, je le sais."

  Pourquoi prend-il ce ton d'amertume agressive alors que Henri n'y est pour rien, qu'il a seulement pour tort de continuer à parler, de continuer à vivre comme si de rien n'était ; peut-être n'a-t-il pour seul tort que de se soumettre, d'accepter, d'avoir finalement, malgré tout, enterré Juliette et Laura ?

  "Mais je ne suis pas morte !" proteste Laura.

  Mais non, Laura, tu n'es pas morte, ne t'inquiète pas ; il ne s'agit que d'une autre façon d'être avec moi ; je suis là ; tu ne peux pas mourir. Il faut pourtant que tu fasses un effort, toi aussi, il y a tellement longtemps que je suis seul.

  — Je suis là-haut dans notre chambre, dit-elle, tu verras. Tu te souviens de notre chambre sous les toits ? Tante Louise y avait fait notre lit la première fois que je suis venue, souviens-toi, nous n'étions pas encore mariés ; Henri avait dû insister, lui assurer que nous étions fiancés, pour de bon, que tu allais me présenter à tes parents. Quel mal nous avons eu à la convaincre ! ("Ce ne sont pourtant pas les chambres qui manquent, elle serait tout de même plus à l'aise dans la chambre rose... mais enfin c'est comme vous voudrez, mes enfants.") Et tandis que nous riions tous les trois en bas en prenant notre café elle était montée préparer notre lit malgré tout, et cette chambre était devenue notre chambre pendant toutes ces années, même après la naissance d'Emmanuelle, tu te souviens ? Tu verras, je t'y attends ; je ne vais pas descendre dîner avec vous ce soir, je t'attendrai là-haut.

  — Tu m'attendras," dit Maurice en lui-même.

  "Qu'est-ce que tu as, ça ne va pas ?" (C'est alors que Maurice se rend compte que ses lèvres ont remué en parlant à Laura, qu'il a complètement oublié Henri ; Henri penché vers lui qui le scrute de son regard inquiet de vieil instituteur considérant l'élève en difficulté par-dessus ses lunettes). "Cela ne va pas ?

  — Si, si ; excuse-moi ; Je pensais seulement à Laura... Tu te rappelles le premier été qu'elle est venue passer ici ? Toute cette histoire qu'a fait ta mère parce qu'on voulait dormir dans la même chambre ? Pauvre tante Louise...

  — Mets-toi à sa place... Et encore, vous avez été privilégiés : Juliette et moi, il n'en a même pas été question tant qu'on n'a pas été mariés ; pour Juliette, ça a été la chambre rose jusqu'au jour de la cérémonie ! Enfin la chambre rose... officiellement, tu le sais bien." C'est dans les yeux de Henri que l'on devine le mieux son sourire, dans le gris de ses yeux qui devient plus limpide et pétille sous l'action de mystérieuses paillettes invisibles. Il s'est radossé au fauteuil, soulagé, détendu par son évocation des escapades clandestines de Juliette dans sa petite chambre de jeune homme. Mais Henri ne sait rien faire d'autre que se souvenir. Il a le souvenir heureux comme d'autres ont le vin triste ou gai. Et ces souvenirs-là, qu'il croit partager avec Maurice, qu'il s'efforce même peut-être de lui faire partager dans un touchant souci de lui venir en aide, ces souvenirs-là ne sont rien pour Maurice, rien que l'absence cruellement renouvelée de Laura, la plaie que revient complaisamment triturer le médecin aux bonnes intentions prophylactiques — voilà, tout est maintenant nettoyé, il n'y plus de risques -, alors qu'il souhaiterait, lui, qu'elle s'infecte cette blessure, se gonfle et fermente en une insupportable gangrène qui lui gagnerait tout le corps. Laissez-la donc, docteur, laissez la pourriture librement faire son œuvre ; c'est la vie qui me ronge ; c'est Laura ; je ne veux pas guérir de Laura.

  Henri s'est radossé au fauteuil ; ses yeux sourient ; il semble encore plus petit et gringalet qu'il n'est dans le profond siège de cuir, avec son cardigan impeccable, sa cravate. "Maintenant, continue-t-il, avec du recul, il m'arrive de penser qu'elle avait raison : cela nous aurait avancé à quoi de coucher tout de suite ensemble au vu et au su de tous ? Il ne s'agissait pas seulement d'une question de convenances — pour elle, oui, bien sûr — mais je crois que nous aussi nous y avons gagné quelque chose. Cela rimerait à quoi de se marier sinon ? A mon avis, cela n'aurait plus grand sens ; c'est là que ça deviendrait vraiment une convention. Je ne dis pas qu'il faille se mettre la ceinture jusqu'au grand jour, non, je ne suis tout de même pas rétrograde à ce point-là ! Mais je pense qu'il n'est pas mauvais de préserver les apparences. D'ailleurs là-dessus Juliette était tout à fait d'accord ; je crois qu'elle aurait refusé qu'on ne fasse pas chambre à part. Evidemment pour Laura et toi, c'était différent, Maman n'aurait pas osé t'imposer...

  — Je ne me serais rien laissé imposer... Laura non plus.

  — Tu sais que pour nous cela ne manquait pas de charme, cette situation-là, au contraire. Je t'assure que si c'était à refaire...

 — Oui, si c'était à refaire... répète pensivement Maurice.

 — Ah, voilà le café !" s'exclame Henri en se levant, suffisamment fort pour prévenir son ami qu'il est préférable de ne pas poursuivre cette conversation en présence de sa mère. La vieille femme porte un tremblant plateau que son fils s'empresse de lui prendre des mains. "Tu vas rester avec nous, Maman ?

 — Oh, avec les jeunes ? plaisante-t-elle, ce qui les fait rire tous les trois. Approche-moi mon fauteuil, alors, si cela vous fait plaisir..."

 

 

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