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L'Absente

 

 

V

 

 

  Il y a une heure à peine qu'ils ont quitté l'appartement, après un rapide déjeuner froid de charcuterie et de salade. Sur la longue courbe de la voie express qui contourne Vannes la circulation devient beaucoup plus dense. Au lieu de ralentir Maurice occupe d'autorité la file de gauche, doublant systématiquement les voitures qui surgissent sans cesse par les bretelles de la périphérie dans une palpitation désordonnée de clignotants — attention, danger, prudence — tels un assaut d'impérieux gyrophares. Il n'a pas ralenti ; il garde son régime de croisière ; "de croisière, tu parles... ce serait plutôt l'America Cup", plaisante habituellement Henri lorsqu'il leur arrive de voyager ensemble et que Maurice prétend que non, il ne va pas trop vite, que c'est son régime de croisière. Cette fois-ci Henri ne dit rien. Il y a déjà un moment qu'il se tait, calé droit sur son siège, la nuque contre l'appui-tête, attentif au trafic ; ça clignote partout devant. Ses petits yeux gris fixent la route, aux aguets de l'imprévisible imprudence des autres — pas celle de Maurice, non, il a entière confiance en Maurice -, aux aguets de l'impondérable qu'il faut toujours prévoir et que Maurice, sûr de lui, semble ne pas prendre suffisamment en considération. Il s'est mis à son aise pour le voyage : son loden et sa veste soigneusement pliés sur le siège arrière, il n'a plus qu'un léger cardigan anthracite, chemise blanche, cravate de soie jaune. La cravate, c'est à cause de son rendez-vous de la matinée chez Morel, le patron du cabinet d'affaires avec lequel il travaille depuis plusieurs années ; c'est pour cela qu'il est venu à Nantes hier soir, ils ont ce genre de rencontre deux ou trois fois par an. Mais Maurice sait très bien qu'il aurait mis une cravate de toute façon et qu'il ne va pas la retirer maintenant qu'ils sont sur la route ; il ne va même pas desserrer son col bien qu'il fasse plutôt chaud toutes vitres fermées dans la voiture sous ce soleil inattendu. Maurice aussi, avant de partir, a lancé son blouson à l'arrière tellement il fait beau aujourd'hui, une journée de départ en vacances.

  "Tu n'es tout de même pas obligé de rouler aussi vite..."

  Il n'a pas pu s'en empêcher mais ce n'est pas un reproche, davantage une espèce de suggestion désabusée. Depuis qu'il ne conduit plus sur de longs trajets, Henri ne se permet pas de juger la conduite des autres, comme retenu par une sorte de sentiment de dépendance à leur égard. Il se contente de faire part de ses impressions, de temps à autre, sans vraiment s'attendre à ce que ce soit suivi d'un quelconque effet, surtout avec Maurice.

  "Je ne roule pas vite : cent quarante... C'est à peine ma vitesse de croisière ; sur une quatre voies...

  — Je sais bien, mais en bordure d'agglomération, quand ça déboule de tous les côtés... On a le temps ; qu'on arrive une demi-heure plus tôt ou plus tard..."

  Maurice s'applique à maintenir une trajectoire parfaitement parallèle au rail de sécurité qui défile contre sa portière ; légère accélération dans la contre-courbe à la sortie de la ville. Un fin sourire apparaît sur ses lèvres avant qu'il se tourne vers Henri.

  "Le problème c'est que je n'arrive pas encore à me faire à cette idée-là, que j'ai du temps.

  — Qu'est-ce que tu as pu râler, pourtant, autrefois contre le manque de temps ; ça je m'en souviens. Maintenant que tu es en retraite, tu ne devrais pas te plaindre !"

  Depuis qu'ils se trouvent de nouveau en pleine campagne la route semble miraculeusement redevenue déserte ; tout juste une voiture ou deux loin devant ; des champs aux bosquets déjà rongés par l'automne défilent uniformément de part et d'autre.

  "Ce n'est plus le même temps, dit Maurice ; tu comprends ?

  — Évidemment que je comprends, je suis bien placé pour ça... Mais tu ne vas tout de même pas prétendre que tu n'as pas de temps.

  — Tu ne te rends pas compte, toi, quand on continue à travailler..."

  Ils ont rapidement rattrapé les deux voitures, les ont doublées ; il n'y a plus rien devant eux que la perspective vide de la route, fuyante succession de bandes de marquage blanches qui se referme à l'horizon. La réponse de Henri se fait attendre.

  "Ce n'est plus le même travail, tu le sais bien..."

  Il n'y a plus rien devant eux ; quelque part, dans les profondeurs du capot, le moteur vrombit sourdement. Ils se regardent et sourient ; le sourire de deux vieux amis réjouis par ce soleil d'automne après la grisaille des jours derniers, deux vieux amis que l'âge a dégagés de tous les soucis de la vie et qui s'offrent cette échappée clandestine vers la mer, le plaisir de cette escapade d'étudiants alors que tout le reste du monde a repris le travail ce lundi. Ils se sourient sans rien dire. Les bois et les prairies gorgées d'eau continuent de glisser régulièrement autour d'eux ; les champs fraîchement labourés exposent l'impudique offrande de leur terre brune et grasse, ouverte au désir des semences futures. Quelques vaches pie noire, paissant dans leur solitude, semblent indifférentes au fait d'être déjà emportées loin derrière. Maurice et Henri ne parlent plus. Chacun regarde la route et la campagne et les bois, et les hameaux perdus dans l'imperturbable fuite du paysage. Après tant de jours de pluie le soleil de l'automne laisse croire en des félicités que l'on n'espérait plus. Mais les haies déjà dégarnies, les grands arbres stoïques aperçus parmi le délabrement des futaies, sont là pour avertir qu'il ne faut pas s'y tromper : l'hiver est à nos portes et l'automne, plus jamais, ne sera en mesure d'honorer ses tardives promesses.

  Le moteur ronfle dans son allégresse incongrue d'inconsciente mécanique. La Lancia, Maurice l'avait achetée quelques mois seulement avant la mort de Laura. "J'aurais préféré une noire," avait-elle regretté, mais il n'y avait plus que cette Théma grise de disponible au garage, pour une noire il fallait attendre et il ne voulait pas attendre, il voulait l'avoir dans la semaine pour partir en Bretagne. Ils l'avaient essayée sur cette route en se rendant chez Henri ; Laura s'extasiant pour lui faire plaisir, avec cette naïveté enfantine qu'elle avait conservée, sur les qualités de la nouvelle voiture, son silence, l'élégance de sa ligne — Il n'y a pas à dire, les Italiens... Mais lui : de toute façon elles sont toutes pareilles maintenant, toutes dessinées par ordinateur. Mais elle : il y a quand même quelque chose, un style, c'est comme pour les chaussures. Et lui : parce que tu crois que les chaussures italiennes... ? Le moteur tournait à haut régime, un son à la fois assourdi et ouvert, jeune, nerveux. Ils avaient un temps magnifique pour rouler ; sur la déclivité des talus, là où le tracé de la route avait profondément entamé le relief des vallonnements, ajoncs et genêts en pleine floraison leur faisaient une haie d'honneur éclatante. Laura était assise à son côté ; la ceinture de sécurité, trop serrée, plaquait au sillon de ses deux seins le tissu blanc du chemisier. "Elle a de bien meilleures reprises que la Renault 25, on dirait..." Il avait deviné dans la fragilité de sa voix la légère inquiétude suscitée par sa pointe de vitesse. Mais, Laura, tu n'es donc pas encore morte ? Que fais-tu là à mon côté, Laura ? Tu vois bien que c'est un soleil d'automne, celui-là, qu'il va bientôt décliner. Tu sais très bien que je suis seul, que nous sommes seuls, Henri et moi à rentrer en Bretagne aujourd'hui. Tu n'es pas là, Laura. Il lève tout de même le pied dans la longue courbe qui descend vers Auray et soudain le paysage se met à défiler à des allures exaspérantes de promenade.

  "J'aime autant cela, dit Henri ; on était à combien ?

  — Je n'en sais rien, répond Maurice en reprenant un peu de vitesse, je ne regardais pas le compteur."

  Combien de fois ont-ils fait ce trajet, Laura et lui, pour venir nous voir ? pense Henri. Et moi, avec Juliette, je faisais le trajet inverse. Et chaque fois elle me disait que la route ne semblait pas la même lorsque nous rentrions que lorsque nous partions, et je lui disais c'est normal, nous sommes en sens inverse. Elle n'insistait pas, se taisait, mais c'est elle qui avait raison : ce n'était pas la même route. Tandis que maintenant c'est toujours la même, dans un sens comme dans l'autre. La route ne change plus. Était-ce Juliette qui la faisait changer, Juliette et Maurice et Laura, nous tous ? En nous rendant visite les uns les autres ? Comme si nous orientions la route ? Elle nous rapprochait d'eux ou nous en éloignait, c'est cela. Les routes n'ont plus de sens désormais, ce ne sont plus que des successions de kilomètres, un moyen de franchir des distances abstraites comme le train ou même l'avion ; tiens, c'est marrant ça, les routes comme des avions : on décolle d'une ville puis, broumm, l'autoroute et on atterrit dans la ville de destination, sans avoir rien vu, rien senti ; le même ronflement du moteur pendant des heures, le même paysage verdoyant. Ce n'était tout de même pas comme cela avant. Heureusement que Maurice a ralenti ; il conduisait moins vite du temps de Laura, il me semble.

  "Ta mère va plutôt être surprise de me voir, non ? Il aurait peut-être mieux valu la prévenir.

  — Tu sais très bien que ça lui fera plaisir ; son petit Maurice, comme elle dit. Tu es là-bas comme chez toi. D'ailleurs, pour ne rien te cacher, je lui avais laissé entendre qu'on reviendrait peut-être ensemble. En fait, elle t'attend plus ou moins, elle aurait été vraiment déçue si tu avais refusé."

  Henri lui avait proposé cela à brûle-pourpoint hier soir au restaurant ; "pourquoi ne rentrerais-tu pas avec moi ? cela m'éviterait de prendre le train, tu passeras quelques jours à la maison... ou quelques semaines, si cela te dit ; tu n'as pas d'autres projets ?" Il n'avait pas d'autres projets ; les seuls projets qui lui restaient c'étaient les éventuelles visites d'Emmanuelle et de Bernard qui n'avaient pas manifesté l'intention de venir dans l'immédiat, ils n'avaient pas de congés de toute façon ; quant à aller les voir à Paris... Pourtant Maurice avait refusé ; ce voyage-là n'était pas prévu. "Je dois téléphoner à Emmanuelle, avait-il objecté.

  — Tu rigoles ou quoi ? Tu renonces à venir à Kerlinou parce que tu as un coup de fil à donner ! Je t'autoriserai à téléphoner de chez moi, s'il n'y a que ça. Tu peux aussi appeler demain avant de partir.

  — Il y a aussi Zoé, ce n'est pas si simple..."

  Les petits yeux de Henri pétillaient de plaisir ; il savait depuis le début que Maurice accepterait.

  "Zoé, Zoé... Comment tu fais d'habitude ?

 — C'est la femme de ménage qui vient la nourrir.

 — Eh bien voilà ! C'est réglé. Tu n'as qu'à la prévenir que tu t'absentes. Cela pose problème ?

  — En principe, non, avait reconnu Maurice, si elle est d'accord...

  — D'autres objections ?"

  Ils avaient ri. Maurice avait dû s'avouer battu. Il ne comprend d'ailleurs pas pourquoi il avait hésité à accepter tout de suite ; il savait depuis le début, depuis que Henri avait annoncé son arrivée, qu'il lui ferait cette proposition ; il savait aussi qu'il commencerait par refuser, comme si refuser pour la forme pouvait encore lui donner l'illusion de préserver son libre arbitre tout en évitant d'assumer la décision finale ; d'un côté, il était content de partir avec Henri, mais de l'autre il aurait aussi aimé rester tranquille chez lui, et seul. Ce qu'il désire le plus au monde, en fait, c'est être seul, seul pour attendre Laura. Pourtant il donnerait n'importe quoi pour ne plus devoir supporter cette solitude qui le ronge. Comment expliquer cela à Henri ? Il ne peut pas se rendre compte : accaparé par son travail toute la journée, il retrouve sa mère chaque soir en rentrant et, bien que cela représente pour lui une lourde charge, du moins n'a-t-il jamais connu la complète solitude.

  "Moi aussi cela me fera plaisir de la voir, dit Maurice ; sacrée tante Louise ! Alors comme cela elle m'attend ? Si ça se trouve elle m'aura préparé son éternel far aux pruneaux."

  La circulation redevient plus dense maintenant qu'ils descendent sur Lorient. La marée est haute dans l'anse du Scorf ; c'est la première fois, depuis le départ de Nantes, que l'on aperçoit enfin la mer qu'on n'a cessé de longer pendant plus de cent cinquante kilomètres ; une mer étrange, encerclée par la ville, les immeubles de la banlieue, les constructions disparates et criardes de la zone industrielle que traverse la voie express ; la mer pourtant, la vraie mer avec ses bouées noires au rebut et ses tonnes rouillées de fond de port. Pour la première fois depuis le départ on peut constater que la marée est basse ou haute, estimer le temps en fonction de la mer comme on le fait toujours sur la côte. "La mer est haute", disait Laura ou "la mer est basse", chaque fois qu'ils arrivaient à Lorient ; et le cycle des marées venait alors se superposer au rythme des jours et des nuits : ils étaient en Bretagne ; déjà ils calculaient comment serait la mer, demain, lorsqu'ils feraient leur première promenade sur la plage.

  "Je l'espère, dit Henri.

  — Tu espères quoi ?"

  Henri se tourne sur son siège, cherchant une meilleure position pour ses fesses meurtries par deux heures de voyage.

  "J'espère qu'elle n'aura pas oublié son far aux pruneaux...

  — Ce serait bien la première fois !

  — Elle a beaucoup baissé depuis l'été, tu sais. Si ça se trouve elle ne se souvient même pas de ce que je lui ai dit en partant. Enfin, on verra bien..."

  Elle a beaucoup baissé ; c'est la fin ; tante Louise devient gâteuse ; mais quel âge a-t-elle donc ? Maurice entend résonner des phrases dans sa tête ; ce ne sont que ses propres pensées. Tante Louise a beaucoup baissé, répète-t-il. On dit cela des vieillards qui n'en ont plus pour longtemps. Est-ce vraiment possible ? Parce qu'elle avait toujours été vieille à ses yeux elle lui semblait hors des atteintes du temps, sorte de déesse tutélaire de la maison de Henri, ponctuelle pourvoyeuse de goûters et de fars aux pruneaux. Pourtant, en faisant un simple calcul, il doit se rendre à l'évidence : elle avait déjà bien trente-cinq ans quand ils étaient tout gosses et qu'il était toujours fourré chez Henri, chaque dimanche, à chaque vacances ; elle aussi avait été jeune, il a vu des photos d'elle à cet âge mais ne parvient plus à faire coïncider la jeune femme à la chevelure brune ourlée des photos avec l'image de la tante Louise qu'il connaît. Cette jeune femme-là avait bel et bien existé, pourtant ; c'était elle qu'il appelait tante Louise depuis qu'il était tout gamin (non qu'il y eût un quelconque lien de parenté entre eux, mais simplement parce qu'elle était la plus proche amie de sa mère, comme une sœur de sa mère et une seconde mère pour lui), c'est elle, la jeune brune épanouie des photos, qui a maintenant bien baissé parce qu'elle n'était pas cette immuable effigie qu'avait fixée sa mémoire d'enfant mais une femme de chair comme nous tous, comme Laura, comme Juliette que la chair avait fini par vaincre. Il avait toujours considéré que tante Louise était vieille sans doute pour ne pas reconnaître qu'elle aussi vieillissait ; et voilà qu'elle arrivait probablement à sa fin, que son âge finissait par la rattraper elle aussi. C'est un choc pour lui qui n'a jamais connu le vieillissement de ses propres parents, disparus prématurément lors d'un accident, peu après son mariage.

  "Elle a beaucoup baissé... mais de façon inquiétante ?

  — Oh, pas vraiment ; elle est toujours aussi alerte et active, pour cela oui (Henri hausse les épaules en éructant une sorte de ricanement), aussi emmerdante pour tout dire, tu la connais. Mais c'est la tête qui ne suit plus : un peu de ramollissement cérébral, si tu veux, rien de bien grave pour le moment, d'après Joël. Le plus gênant c'est qu'elle ne veut pas le reconnaître, qu'elle prétend tout régenter comme avant.

  — Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé ?

  — Pourquoi voulais-tu que je t'en parle ? C'est comme cela ; puisqu'il n'y a rien d'inquiétant... D'ailleurs tu verras, si ça se trouve elle sera en pleine forme, tu ne te rendras compte de rien. Ralentis un peu, bon Dieu ! On est à près de cent soixante-dix... Rien ne presse."

  Au grand étonnement de Henri, Maurice redescend aussitôt à un cent trente plus rassurant.

  "Tu as raison, rien ne presse, on finit bien toujours par arriver là où l'on devait aller... Il y a un proverbe peul qui dit : tu es entré dans une existence dont tu ne sortiras pas vivant, quoi que tu fasses ; tu connais ? Quoiqu'on fasse on y arrivera tous, non ? qu'on se presse ou pas...

  — Si c'est ça, mon vieux, j'aime autant te voir rouler comme avant !

  — A tombeau ouvert ?"

  Ils se regardent, puis éclatent franchement de rire tous les deux.

 

 

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