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L'Absente

 

 

III

 

   Dans les pièces de devant, les réverbères laissent toute la nuit sourdre une lumière jaunâtre, suffisante pour s'y déplacer sans qu'il soit nécessaire d'allumer. Mais dans leur chambre, sur l'arrière, l'obscurité est complète lorsqu'il n'y a pas de lune et c'est plus reposant, paraît-il, on y dort mieux que partout ailleurs, du moins Laura le prétendait-elle. Le jour ne perce pas encore à travers les lames des persiennes. Il doit être moins de huit heures, peut-être bien plus tôt. Le silence est total. Puis Maurice se souvient qu'on est dimanche ; il n'entendra pas la rumeur de la circulation sur le boulevard ; cela ne commencera que bien plus tard, une circulation sporadique, discontinue, semblable à celle qu'il perçoit si souvent maintenant au coeur de la nuit lorsqu'il ne parvient plus à dormir, le passage d'une voiture isolée, de temps à autre. Il s'est réveillé dans sa moitié de lit ; il ne réussit pas encore à en occuper toute la largeur. Même si, le soir, il s'étale délibérément dans la fraîcheur des draps, en débordant du côté de Laura, tous les matins il s'éveille à sa place, plus près du bord du lit peut-être que du temps de Laura car lorsqu'elle était là il se retrouvait le plus souvent au milieu, ayant toujours tendance à se serrer contre elle pendant son sommeil, et elle bataillait dans la nuit avec de faibles grognements de protestation pour le repousser à sa place. C'est le contraire maintenant : il a beau se coucher en plein milieu du lit, il se réveille invariablement tout au bord, comme si son corps endormi conservait la mémoire de l'espace réservé à Laura ou, plutôt, comme si en lui quelque chose fuyait confusément son absence. Oui, quelque chose refusait la place vide et froide de Laura. Jamais, avant qu'il ne dorme seul, son lit ne lui avait paru si étroit.

  Il cherche des yeux la lueur phosphorescente du réveil. La table de nuit se trouve beaucoup plus loin derrière lui qu'il n'aurait cru mais il parvient à repérer les aiguilles lumineuses : huit heures moins le quart ; à moins qu'il n'ait confondu les aiguilles ; mais non ; à neuf heures moins vingt il ferait déjà jour ; huit heures moins le quart. Il allume la lampe de chevet. Elle éclaire le deuxième oreiller, intact et gonflé comme la veille. Alors il se lève. Henri doit arriver ce soir. Il n'a pas besoin de se presser pour recevoir Henri ; il n'y a rien à prévoir de particulier ; le lit est toujours prêt dans l'ancienne chambre d'Emmanuelle ; il n'a pas de courses à faire puisqu'ils iront dîner en ville. Il enfile sa robe de chambre et passe dans la cuisine préparer son petit déjeuner.

  C'est le meilleur moment de la journée depuis qu'il a cessé de travailler, le moment où ses journées ressemblent le plus à ce qu'elles étaient autrefois, avec en outre cet avantage — il se sourit à lui-même — d'être libéré de tout ce qui venait par la suite (s'habiller pour passer au journal, les routinières conférences de rédaction du matin, les coups de gueule parfois et les nouvelles tâches pour le lendemain ; tout cela est bien fini). Jusqu'au petit déjeuner tout semble comme avant : Laura n'émergera pas avant une demi-heure (elle ne part jamais à son cabinet avant neuf heures et c'est à deux pas), Zoé lui tournera dans les pieds en miaulant pour avoir son pâté et il lui parlera en la vouvoyant (Laura et lui avaient toujours vouvoyé aussi bien les chiens que les chats) ; elle lui répondra par les ondoyantes minauderies qu'ont les chattes pour converser avec nous et il fera semblant d'y rester insensible tant qu'il n'aura pas préparé son café.

  Il met son eau à chauffer, allume la radio au salon avant d'ouvrir enfin le frigo pour donner à manger à Zoé. L'aube découpe nettement à présent toitures et cheminées sur les immeubles d'en face (il pense aux délicats chats noir et blanc de Manet se flairant sur la pente de zinc d'un toit) mais dans la cuisine la lumière électrique maintient l'impression de la nuit, ce sentiment d'être seul éveillé au-dessus d'un monde endormi, un monde qui sortira aujourd'hui beaucoup plus tard de sa torpeur. Maurice s'assied le dos à la fenêtre ; il n'a jamais beaucoup aimé les crépuscules, ni le soir ni le matin ; ce n'est que dans la journée, pour le repas de midi ou pour prendre un café, qu'il s'assied de l'autre côté de la table, franchement tourné vers la lumière.

 

*

 

  C'est une table de formica brun foncé, imitation bois, sur laquelle l'épaisse porcelaine blanche des soucoupes et des tasses brille d'un vif éclat. Le gros cendrier jaune marqué RICARD était à moitié plein de mégots détrempés par un sachet de thé lorsqu'ils se sont assis là mais le garçon ne l'a même pas changé ; il s'est contenté de débarrasser les tasses ; son coup de torchon humide a laissé des traces luisantes peu engageantes sur le formica ; ils attendent pour y poser leurs coudes. Il y a toujours presse à cette heure-ci au Lutèce, entre midi et deux ; dès qu'un groupe fait mine de se lever, sa table est aussitôt entourée par des clients restés debout. Ils ont tout de même réussi à s'installer à la terrasse, tout contre la vitre, d'où l'on voit aller et venir, sur la place de la Sorbonne, un flot renouvelé de passants, tous pressés, des étudiants pour la plupart, dont certains jettent un bref regard à l'intérieur avant de disparaître à leur tour. Ils s'y trouvent exposés comme des mannequins dans une devanture, dans une proximité qu'on admettrait difficilement sans la mince protection de la paroi de verre.

  C'est comme cela qu'il avait rencontré Laura. Ce jour-là, Henri et lui venaient de s'asseoir à la terrasse du Lutèce où ils se donnaient rendez-vous presque tous les jours après les cours de la matinée. De l'autre côté de la vitre, un copain de Henri les avait aperçus et Henri lui avait fait signe de les rejoindre.

  "Jean-Claude, un copain de la fac de Droit", avait-il précisé à Maurice tandis que le nouvel arrivant se frayait un chemin entre les tables et leur tendait la main, coincé, à moins d'un mètre d'eux, par la tumultueuse permutation d'une tablée qui se levait, serrée de près par les successeurs, attentifs à ne pas se laisser souffler la place. Il était suivi de Laura mais Maurice ne lui avait pas tout de suite prêté attention dans cette cohue ; il n'avait pas compris qu'elle accompagnait Jean-Claude. Elle était restée en retrait derrière lui, dans la bousculade de la table voisine, le temps que Henri fasse les présentations avec l'assurance désinvolte des jeunes gens de cet âge qui s'efforcent de paraître des hommes accomplis et mettent dans leurs comportements le sérieux qu'il n'y a pas encore dans leurs vies. Il revoit nettement l'expression de Henri ; il lui enviait à l'époque cette aisance affectée qui le ferait sourire aujourd'hui. Jean-Claude se glisse sur sa chaise sans se soucier de son amie car le plus urgent est de s'asseoir, à cette terrasse surchargée, on y occupe moins de place. Laura est restée debout, le bas-ventre pressé contre le rebord de la table par la foule qui pousse dans son dos. Ce fut cela, pour Maurice, la première vision qu'il eut de Laura : le mince tissu tendu de la jupe sur le galbe bombé d'un pubis, ce ventre innocemment offert. Une image qui le poursuivit longtemps, bien après qu'il l'eut épousée. C'est de cette image-là qu'était né son amour : il était tout simplement tombé amoureux du ventre de Laura.

  "Laura ! lance-t-il avec emphase.

  — Laure..., répète Jean-Claude qui vient enfin de présenter son amie et croit avoir été mal compris dans tout ce brouhaha.

 — Pour moi c'est Laura !" L'insistance de Maurice est tellement péremptoire que Jean-Claude et Henri échangent un sourire. "Si du moins vous n'y voyez pas d'inconvénient...," ajoute-t-il, se rendant compte tout à coup qu'il n'a même pas consulté l'intéressée.

  "Vous pourriez peut-être vous tutoyer, non ? propose Jean-Claude d'un ton goguenard.

  — Si "tu" n'y vois pas d'inconvénient, bien entendu..." corrige Maurice, soudain gêné. Il ne comprend pas ce qui lui a pris.

  La jeune fille a rougi ; peut-être a-t-elle senti l'inconvenance du regard de Maurice. Elle parvient à se couler sur sa chaise au prix d'une délicate torsion du buste. La sombre chevelure brune, trop longue, à la Gréco, ne suffit pas à atténuer l'impression d'éclatante santé irradiant de ce visage plein, au teint mat, comme déjà gorgé de soleil. Elle ne porte qu'un fin col roulé de jersey noir qui serre des formes déliées de sportive dont il a perçu toute la souplesse ondoyante dans le mouvement qu'elle a fait pour s'asseoir.

  "Et pourquoi Laura ? demande-t-elle, on peut savoir ?"

  Son sourire révèle combien elle est peu sûre d'elle, intimidée malgré ses efforts pour paraître tout à fait à l'aise avec les garçons. Après les leurs, sa voix s'élève comme un chant pur qui relègue très loin la bruyante atmosphère de la salle.

  "Comme ça, réplique Maurice qui serait bien en peine de fournir une autre justification ; Laura, moi je trouve que ça sonne mieux."

  Il pense à la rondeur ferme des cuisses sous la table et au renflement de l'incroyable conque qu'il a devinée, qu'il imagine moulée par la blanche intimité du slip. Prêts à rire de ce qu'ils considèrent comme l'amorce de quelque plaisanterie, Jean-Claude et Henri se préparent, avec une moue expectative, à entendre le fin mot de l'affaire, mais il n'y a pas de fin mot, Maurice ne trouve rien qui puisse expliquer l'incongruité de son caprice. Le même petit sourire gêné flotte toujours sur les lèvres de Laura ; elle non plus n'est pas satisfaite. Il sent le ridicule de sa situation, en a honte devant elle. Le tapage de la salle en pleine effervescence, les éructations du flipper — on entend à peine ce que dit son voisin — rendent insupportable entre eux ce silence. Il se renverse finalement sur son siège.

  "C'est comme cela, c'est tout !" crâne-t-il.

  Jean-Claude passe un bras autour des épaules de sa voisine qui se laisse attirer contre lui avec réticence.

  "Eh bien, va pour Laura ! Cela ne coûte pas plus cher, hein ? Mademoiselle aurait une objection ?" Il se penche vers la joue de Laura qui détourne légèrement la tête.

  — Si cela lui fait plaisir..." dit-elle en se dégageant de l'étreinte de son ami.

  Elle n'a pas détaché de Maurice l'éclat brun doré de ses yeux, où il croit deviner une douce réprobation. Mais il n'est déjà plus temps d'effacer ce qu'a voulu leur destin ; confusément, il regrette d'avoir perdu déjà, par sa stupide extravagance, celle qui vient de lui être envoyée, qu'il a si fortement pressentie sienne dès le premier instant, avant même d'avoir aperçu son visage. Mais n'est-elle pas l'amie de Jean-Claude, que pourrait-il espérer ? Il a d'ailleurs les plus grandes chances de ne jamais la revoir.

  "Elle a raison, fait Henri qui tapote ironiquement l'épaule de Maurice, quand ils sont en crise, comme cela, mieux vaut ne pas les contrarier. Hé bien, te voilà content ? ajoute-t-il en se penchant vers lui, elle s'appelle Laura ; tu vois, c'est Laura..."

  Ils se mettent tous à rire, même Laura, et il sait gré à Henri de l'avoir tiré de ce mauvais pas, bien que ce soit à ses dépens. Il s'abandonne avec soulagement à la bonne humeur générale. On rit aussi à d'autres tables ; l'éclat aigu d'un rire de fille domine par moments l'assourdissante cacophonie qui atteint son paroxysme ; la salle est pleine à craquer ; il y a maintenant autant de monde debout qu'assis. Laura, tirant sa chaise pour se serrer davantage contre la table, heurte de son genou celui de Maurice. Un contact furtif qui suffit à raviver l'image du ventre de la jeune fille, de son galbe secret. Elle lui sourit en manière d'excuse tandis qu'inclinés l'un vers l'autre au-dessus de la table (il n'y a pas d'autre moyen de tenir une conversation suivie) Jean-Claude et Henri ne s'occupent déjà plus d'eux, tout à l'importante discussion qu'ils viennent d'entamer à propos de leurs prochains examens à la Fac de Droit. La musique du juke-box mis à fond — les Platters, se souvient Maurice — domine tout à coup le bruit des voix. Laura lui sourit.

— O-on/ly YOUououou...

Can you make other change in me

For it's true...

You / are / my / deees/tiny... -

Il se demande ce qu'elle aurait fait s'il n'avait pas retiré son genou, si elle aussi aurait laissé le sien. Pourquoi tant de scrupules après tout, il ne connaît même pas Jean-Claude ? Il se plaît à imaginer les suites de cette occasion ratée et c'est encore l'image du renflement dessiné par la légère jupe de vichy qui s'impose à lui (Il aurait été bien incapable alors de préciser de quoi était fait le tissu de cette jupe ; c'était elle, plus tard, lorsqu'ils évoquèrent leur rencontre, qui lui avait appris qu'il s'agissait d'un vichy à carreaux verts et blancs, elle ne l'avait pas oublié) ; il ne parvient à rien imaginer d'autre.

  "Laura..." dit-il, hochant la tête d'un air perplexe comme s'il réfléchissait aux mystères recelés par ce nom.

  Elle continue de sourire jusqu'à ce qu'une rougeur lui monte aux joues car il ne l'a pas quittée des yeux sans parvenir à articuler autre chose que "Laura...", qu'il répète deux ou trois fois avec une stupide expression de béatitude, comme émerveillé lui-même de la trouvaille de ce prénom qu'il vient de lui imposer — "Laura..., Laura...". De plus en plus conscient de s'enfermer dans ce comportement ridicule, il est incapable de proposer quoi que ce soit d'autre à la jeune fille dont il voit croître la confusion sans pouvoir rien y faire. Jean-Claude et Henri les ignorent toujours ; absorbés par des pronostics compliqués, ils ont chassé de leur esprit l'insignifiant incident qui continue de les torturer, elle et lui, abandonnés l'un à l'autre dans cette étrange situation où, sans se connaître, ils ont pourtant atteint les franges d'une trop troublante intimité. La tête légèrement inclinée, Laura, d'un geste lent, lisse ses cheveux derrière ses oreilles, dénudant un visage empourpré qui paraît encore plus enfantin à Maurice. Comme elle, il ne peut plus se permettre à présent de détourner un regard qui a trop duré sans que cela ressemble à une fuite, peut-être même un affront, en tout cas un aveu de son impuissance à soutenir une conversation ordinaire. Puis la délivrance vient enfin : le serveur prend les commandes — quatre cafés — ; il s'empare du cendrier souillé, donne machinalement un nouveau coup de son torchon humide sur le dessus de la table ce qui les oblige à rester encore quelques instants les coudes en l'air à attendre que cela sèche.

  "Alors, ça y est, vous avez fait connaissance ?" demande Jean-Claude en passant de nouveau son bras sur le dossier de Laura.

  Ni l'un ni l'autre n'avaient répondu.

  C'est comme cela qu'il avait connu Laura, à la terrasse du Lutèce, à la fin d'une matinée d'avril. Ce jour-là, Grace Kelly avait épousé le prince Rainier. Lorsqu'ils s'étaient quittés, une demi-heure plus tard, il était persuadé de ne jamais la revoir. Sur le boulevard Saint-Michel, tous les kiosques à journaux affichaient de grandes photos du couple princier.

 

*

 

  Maurice repousse son bol au centre de la table pour se couper deux tranches de pain. D'un revers de la main, il balaie les miettes devant lui et remet le bol à sa place. Il a vécu près de quarante ans en compagnie de Laura, en compagnie de cette fille qu'il n'espérait même pas revoir ; elle était devenue son amie, sa maîtresse, sa femme. Ce qu'il avait deviné ce jour-là sous le tissu de la fameuse jupe de vichy s'était prêté depuis à toutes les fantaisies de ses caresses et ce n'était plus contre une table de café que Laura avait poussé le galbe secret de son ventre mais dans le creux frémissant de sa paume, au cours de combien de nuits, combien d'étreintes durant ces quarante ans ? La jeune fille était devenue femme sans que ni l'un ni l'autre n'y prissent garde ; puis le corps épanoui avait enfin mûri ; Maurice et Laura avaient continué de faire l'amour avec ce tendre émerveillement de leurs premiers émois d'étudiants. Ils avaient continué de faire l'amour jusqu'à la dernière fois, quelques jours seulement avant la mort de Laura. Ni elle ni lui n'auraient pu se douter que c'était la dernière. Maurice s'efforce en vain de distinguer cette étreinte-là des milliers d'autres qui l'ont précédée ; doter ces ultimes caresses de toute la gravité du destin qui s'était alors accompli est devenu son obsession familière ; il tente de revoir ce visage de Laura que transfigurait le plaisir, le visage de Laura ce jour-là qui n'était alors qu'un jour comme les autres, n'était pas encore ce jour unique, irremplaçable, où ils s'étaient aimés pour la dernière fois, ce jour à jamais inaccessible. Depuis la mort de Laura, il tente de retrouver les gestes particuliers de leur dernière étreinte et ne comprend pas comment ces gestes, tellement semblables à tous les autres pourtant, ont pu se charger d'une qualité si précieuse sans que rien, sur le moment, l'ait laissé pressentir. Mais peut-être est-ce mieux ainsi ? peut-être n'y a-t-il rien à comprendre ? Il en arrive toujours là chaque fois qu'il revient buter sur cet irréductible mystère.

  Il se lève pour chercher la cafetière, pose le filtre de plastique brûlant sur l'évier, et revient à table se servir. Le jour s'éclaircit au-dessus des toits mais il se rassied en lui tournant le dos. Il n'aime pas les crépuscules. Il regarde danser dans le café fumant l'ampoule nue du plafond et se décide à beurrer une tartine. S'il se permettait de lui en parler, nul doute que Henri lui confierait des sentiments analogues les concernant, Juliette et lui. C'est parce qu'une pudeur nous retient d'évoquer les expériences essentielles que nous avons tous en commun que chacun croit sa propre vie si particulière. Mais parlerait-on de ces choses-là, même aux amis les plus chers ? Parlerait-on de ce qui faisait le prix de la vie et que l'on a perdu, du corps d'une femme aimée, même à l'ami qui l'a si bien connue ? Pourquoi pas, se demande Maurice. Que nous reste-t-il, à Henri et à moi, sinon ce partage de nos souvenirs d'elles, Juliette et Laura, que personne d'autre ne connaît plus désormais, qui n'ont plus que nous pour survivre ? Bien sûr, moi, j'ai ma fille, rectifie-t-il ; mais Emmanuelle ne lui renverrait jamais que l'image d'une mère ; que pourrait-elle savoir de la femme aimée par son père, de la jeune fille aux jupes légères, des deux années d'inconcevable bonheur qui avaient précédé sa naissance, qu'aurait-elle pu deviner de la chaude obscurité de leur lit ? Une subite bouffée d'émotion lui picote tout le visage : Henri est bien le seul, le seul en qui Laura n'est pas tout à fait morte. "Allons, déjeunons", s'ordonne-t-il à mi-voix, se ressaisissant, et il porte le bol à ses lèvres. Le café déjà tiédasse le fait pester contre lui-même : c'est la même chose depuis deux ans, presque tous les matins.

 

 

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