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Trois coussins jaunes

 

 

 

VIII

 

  Le samedi, c'est souvent Agathe qui se lève la première, surtout lorsque sa mère est rentrée tard la veille. Elle descend doucement à la cuisine sur ses chaussons de feutre et prépare son petit déjeuner avec des gestes au ralenti, pour ne pas faire de bruit. Elle met son bol dans l'évier lorsqu'elle a terminé et dresse la table pour sa mère qui, de toute façon, ne va pas tarder à descendre : elle entend toujours Agathe, malgré toutes ses précautions, mais paresse quand même un peu au lit. Par une ébauche de sourire, les yeux écarquillés, elle simule chaque fois la surprise de voir la table mise pour elle et va embrasser sa fille avant de s'occuper du café ; elles sont contentes toutes les deux. C'est ainsi que commencent leurs week-ends.

  Aujourd'hui, en plus, il fait beau pour la première fois après toute une semaine de pluie. Agathe croque sa tartine grillée, les yeux distraits par la tache de soleil qui remue lentement sur le buffet, au rythme des branches du cerisier. A midi oncle Charles va venir les chercher pour aller déjeuner à Pornic dans un restaurant ; c'est l'anniversaire de sa mère ; c'est pour ça, sûrement, qu'elle est rentrée si tard cette nuit. Tiens, on entend le facteur glisser le courrier sous la porte. Agathe avale une gorgée de chocolat et se lève, la bouche pleine. Il n'y a qu'une lettre : elle reconnaît tout de suite l'enveloppe bleue de Louise. Elle la ramasse sans réfléchir, heureuse que Louise lui ai répondu ; mais aussitôt se souvient de mercredi et du Jardin des Plantes; elle retourne lentement à la cuisine, considérant l'enveloppe qui porte son nom, finit de vider son bol sans s'asseoir et le laisse sur la table. Puis elle se dépêche de monter de crainte que sa mère n'arrive.

  La lettre commence comme ça :

  Ma chère Agathe,

  J'ai bien reçu ta lettre que Lucie est allée chercher à la poste et elle m'a fait énormément plaisir parce que j'avais peur que tu ne puisses pas me répondre. Tu as bien fait de ne pas parler à ta mère et à ton oncle ; ils te diraient sûrement que les poupées n'écrivent pas ; même s'ils ne le disent pas ils le pensent. Eh bien si, moi j'écris ! Tu es la seule à le savoir, avec Cécile peut-être mais Cécile ne compte pas car elle ne veut pas y croire ; Cécile ne croit jamais à rien, je le sais, c'est Nunuche qui me l'a dit. Chez Lucie je ne m'ennuie pas mais les autres poupées ne sont pas très contentes de la voir tout le temps jouer avec moi. Alors j'ai demandé à Lucie si je pouvais revenir à la maison et elle a dit oui.

 

  Allongée dans le chaud de son lit où elle s'était réinstallée, Agathe cesse de lire ; elle vient de comprendre que c'est la dernière lettre de Louise. La main qui tient la feuille retombe sur la couverture et elle reste regarder, au plafond, le rond clair de sa lampe dans la pénombre lumineuse des persiennes encore fermées. De l'autre côté de la cloison, dans la salle de bains, elle entend couler un robinet, puis le pas précautionneux de sa mère qui descend l'escalier. En relevant le bras pour reprendre sa lecture, elle essuie son nez sur la manche de son pyjama.

 

  Tu vois comme elle est gentille ; elle m'a demandé de te dire de ne pas lui en vouloir ; elle n'avait pas réfléchi lorsqu'elle m'a prise sur le banc du Jardin des Plantes, elle avait cru que j'étais abandonnée ; mais je lui ai dit que j'étais contente de faire tous ces voyages avec elle à condition qu'elle me ramène chez toi bientôt, et ça l'a consolée. On n'ira pas à Pornic dimanche prochain voir les bateaux parce que son père ne peut pas nous emmener. C'est dommage, j'aurais bien voulu les voir avant de revenir pour te raconter ; mais comme tu es allée à Pornic aussi, ça n'est plus la peine. J'ai hâte de retrouver Nunuche et de bavarder avec elle comme avant pendant que vous jouez Cécile et toi. Tu ne peux pas savoir tout ce que j'ai à dire à Nunuche car c'est elle ma vraie copine, beaucoup plus copine que les poupées d'ici. J'arrête maintenant d'écrire parce que Lucie veut poster la lettre pour que tu l'aies demain. Ce n'est plus la peine de me répondre : je suis sûre de revenir très bientôt.

Ta poupée voyageuse

Louise.

  La lettre à peine remise dans son enveloppe, Agathe va ouvrir ses persiennes aux flots du soleil déjà haut. Elle tire les couvertures et les draps de son lit pour les mettre à la fenêtre ; sort une jupe et un chemisier propres et les prépare sur le dossier de sa chaise. La voix de sa mère, alertée par ce remue-ménage, monte de la cuisine : Tu n'oublies pas qu'on part avant midi ? Il est déjà presque onze heures... Bonjour, mon chat !"

  Agathe se penche sur la rampe :

  "Bonjour, Maman... Je n'oublie pas : je fais mon lit et je me lave."

  Avant de passer dans la salle de bains elle retourne dans sa chambre prendre la lettre sur sa table de nuit ; elle la glisse dans le tiroir du bureau ; près de la boîte à fleurs il y a un minuscule paquet entouré d'un ruban doré : la surprise qu'elle donnera à sa mère au restaurant tout à l'heure. Elle referme le tiroir.

  Sous la douche, elle ne pense à rien. C'est lorsqu'elle revient dans sa chambre, encore toute humide, enveloppée dans le grand drap de bain, qu'elle entend sonner. Dans la cuisine, la chaise de sa mère a bougé. Elle referme sa porte et s'habille.

  "Agathe ! Descends vite, mon chat, c'est Louise !"

  Elle entrouvre la porte, crie :

  "J'arrive tout de suite, Maman, je m'habille."

  Mais ça n'est pas vrai : elle est déjà habillée. En toute hâte elle prend à pleins bras draps et couvertures sur le rebord de la fenêtre, jette le tout sur son lit, puis par terre. Elle refait le lit soigneusement, les draps bien tirés, bien bordés, le dessus de lit en patchwork sans un pli. Elle repousse le divan contre le mur, ramasse ses trois coussins jaunes qu'elle aligne à leur place et va encore à la salle de bains se recoiffer. Puis elle descend.

  De l'escalier elle perçoit nettement les voix à la cuisine :

  "Mais non, fait sa mère, vous voyez, il est encore chaud...

  — Je ne voudrais pas vous déranger, répond le visiteur, mais puisque vous insistez...

  — Vous ne me dérangez pas du tout, au contraire ! C'est plutôt moi qui dois vous remercier de vous être déplacé. Si vous saviez comme Agathe va être contente !

  — J'imagine, dit la voix, c'est pourquoi je me suis permis de venir un samedi matin.

  — Je ne sais vraiment pas comment vous remercier, reprend la voix de sa mère. Vous m'excuserez de vous recevoir comme ça, en peignoir, mais le week-end, faut en profiter, non ?... Ah ! la voilà tout de même ! Qu'est-ce que tu fabriquais donc ?"

  Il est là, debout près de la table dans son grand manteau noir, et se tourne vers Agathe avec un sourire :

  "Nous sommes déjà de vieilles connaissances tous les deux, n'est-ce pas Agathe ?

  — C'est bien le monsieur qui vous avait si gentiment aidées à chercher Louise ? a repris sa mère, et Agathe a l'impression qu'elle lui parle à elle et au monsieur en même temps. Eh bien, tu peux dire que tu as de la chance : il est allé la réclamer lui-même au Jardin des Plantes et, tu vois, il est venu te la rapporter ; elle est là."

  Sa mère saisit Louise dont la tête dépassait d'un sac en plastique des Nouvelles Galeries sur la table.

  "Alors, qu'est-ce que tu en dis ?

  — J'suis contente, dit Agathe en prenant la poupée dans ses bras.

  — C'est tout ?

  — Je vous remercie beaucoup," ajoute Agathe, qui n'ose plus, devant sa mère, tutoyer le monsieur.

  C'est alors qu'il profite de ce que sa mère sert le café pour refaire la drôle de grimace, avec la bouche et les sourcils, qui les avait fait rire, Cécile et elle, devant la maison du gardien. Puis il sourit encore ; puis il dit tout haut :

  "Tu n'as pas à me remercier, tu sais ; tout ce que j'ai fait, je l'ai fait parce que ça me faisait plaisir, à moi aussi.

  — Vous exagérez ! intervient sa mère d'une voix rieuse, une soucoupe avec sa tasse au bout de son bras tendu. Tenez... Vous allez tout de même vous asseoir ?"

  Un drôle de sourire figé sur les lèvres, il était resté regarder les grands yeux noirs d'Agathe qui le fixait elle aussi.

  "Ah... merci. Non, non, pas question ; je ne vais pas vous importuner plus longtemps à cette heure-ci. D'ailleurs... j'ai rempli ma mission, me semble-t-il, n'est-ce pas ? ajoute-t-il avec un sourire plus jovial à l'adresse de sa mère dont le visage s'éclaire poliment en retour.

  — Vraiment ? insiste-t-elle ; vous ne voulez pas vous asseoir cinq minutes ?" Mais il a déjà vidé la petite tasse presque d'un trait et se dirige vers l'entrée. Elle le rattrape de justesse pour le raccompagner jusqu'à la porte qu'elle lui ouvre.

  "C'est bizarre parfois les enfants, vous savez : voilà quinze jours qu'elle avait perdu sa poupée et elle paraissait ne même plus y penser ; elle n'en parlait jamais... Et pourtant Dieu sait si elle y tient !

  — ça ne m'étonne pas tellement, fait-il sur le seuil, la main tendue. Au revoir Madame Templon, et merci pour ce café !

  — Agathe !" appelle sa mère.

  Agathe court les rejoindre et le monsieur se penche vers elle.

  "Je peux ? demande-t-il.

  — Il me semble bien que vous y avez droit," répond sa mère.

  Au moment où il met un baiser sur la joue rosissante d'Agathe, elle lui souffle à l'oreille :

  "Tu diras à Lucie que je lui en veux pas, hein ?

  — Je lui dirai, promis," fait-il, tout bas lui aussi, l'embrassant sur l'autre joue. Il tourne le dos aussitôt et s'éloigne.

  "Allez, allez, dépêchons-nous ! s'affole sa mère, la porte à peine refermée. Charles sera là d'un moment à l'autre ; on n'est pas encore arrivés à Pornic !

  — Mais je suis prête, moi," proteste Agathe, le corps tout mou de Louise serré sous son bras.

  Ce qu'elle ne dit pas c'est qu'elle n'a plus tellement envie, à présent, d'aller avec oncle Charles et sa mère à Pornic.

 


© Georges-André Quiniou. Ce texte a fait l'objet d'un dépôt à la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD). Toute reproduction intégrale ou partielle sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.


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