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Trois coussins jaunes

 

 

 

VII

 

  "Qu'est-ce que c'est que ça ? s'exclame Mathilde, à peine entrée dans le salon. Tu joues à la poupée maintenant ?

  — C'est Louise," déclare Grégoire qui la suivait de près pour ne rien perdre de sa réaction. Penchée sur le canapé elle examine Louise, assise là, bras ballants.

  "Louise !... T'aurais au moins pu l'appeler Mathilde, ça t'aurait rappelé des souvenirs au cours de tes nuits solitaires.

  — Impossible ! Louise c'est son nom ; je n'ai pas choisi.

  — Elle est marrante, fait Mathilde radoucie, prenant Louise, toute molle dans ses mains. Tu as trouvé ça où ?»

  Il réinstalle avec soin la poupée que Mathilde vient de laisser tomber négligemment sur le siège.

  "Au Jardin des Plantes. C'est la poupée que la petite fille avait perdue ; tu sais : je t'en avais parlé..."

  Mathilde retourne dans l'entrée se débarrasser de son trench-coat et hausse légèrement la voix, sur un ton de commisération destiné à mettre fin à ce sujet de conversation :

  "T'es complètement barjo, mon pauvre Greg. Comme si tu avais besoin de t'occuper de ça ! Elle aurait bien pu aller la rechercher toute seule..."

  Grégoire s'est assis près de Louise et force un peu sa voix lui aussi :

  "C'est là que tu te trompes, ma chérie — mais peut-être met-il une pointe d'ironie un peu provocante dans cette dernière répartie -, justement elle ne pouvait pas : elle était persuadée que sa poupée n'était plus au Jardin des Plantes.

  — Ah bon ? fait Mathilde qui voit reprendre à contrecœur un sujet sans intérêt à ses yeux.

  — Si elle en était persuadée, continue Grégoire depuis son canapé, c'est parce que Louise le lui avait écrit."

  S'il s'était attendu à déclencher un tel ouragan ! C'est une Mathilde tremblante de fureur contenue qui surgit devant lui, toute vibrante d'une voix qu'elle voudrait parfaitement maîtrisée :

  "Non, mais dis, tu te fous de moi ! Tu joues à quoi, là ? Je veux bien que tu ramasses des poupées un peu partout, mais faudrait pas me prendre pour une imbécile ! "Louise lui a écrit... Louise lui a écrit" !... Qu'est-ce que ça veut dire ? J'suis pas ta gamine, moi, j'aimerais qu'on me traite en adulte de temps en temps, si ça te fait pas de mal !

  — Assieds-toi, dit Grégoire, posant la main sur le cuir du siège à son côté. Tu n'as pas besoin de le prendre comme ça ; on dirait que ça te gêne que j'aie rapporté cette pauvre poupée ici."

  Docilement Mathilde vient près de lui, s'assied même tout contre lui au fond du canapé, son étroite jupe de tweed beige haut remontée sur les.cuisses. Louise est discrètement repoussée à l'autre bout.

  "Excuse-moi ; en fin de semaine je suis à bout, moi ; j'ai encore eu un accrochage avec Legrand à l'agence cet après-midi. Il finira par avoir ma peau, celui-là."

  Il la prend par la taille et la rapproche de lui encore davantage :

  "Oh, j'imagine ça, va ; je le connais !... Ecoute : bien sûr que ce n'est pas la poupée qui a écrit ; j'ai voulu te faire marcher, mais toi tu cours... C'est moi qui lui ai écrit. J'ai noté l'adresse qu'elle avait donnée au gardien, enfin à sa femme, il y a quinze jours ; et je lui ai écrit comme si c'était la poupée. C'était gentil, non, pour une petite fille ? J'ai inventé pour elle toute une histoire : que sa poupée avait été enlevée par une autre gamine mais qu'elle ne l'oubliait pas, qu'elle allait revenir... C'était pour la consoler, quoi. Et puis ça m'amusait... mais moins que ce que tu pourrais me proposer..."

  Il tend les lèvres, persuadé d'entamer la phase de réconciliation normalement prévisible après la mini crise de nerfs de Mathilde. Pourtant d'un revers de main elle l'écarte, et le pli inhabituel de son front lui signale assez que tout n'est pas fini. Il n'ose pas insister.

  "Tu pourrais tout de même trouver autre chose pour t'amuser, non ? t'es inconscient ou quoi ?

  — Je ne vois pas..., hasarde-t-il.

  — Tu ne vois pas... Mais elle va y croire, cette petite ! éclate Mathilde ; tu ne te rends pas compte des dégâts que tu peux faire !

  — Faudrait pas exagérer, plaide Grégoire malgré tout ébranlé, elle n'a plus deux ans...

  — Raison de plus ! Si elle était encore en âge de croire au Père Noël, ça passerait, ton histoire, mais maintenant ! Tu n'imagines tout de même pas qu'elle va gober que sa poupée lui écrit ? Tu ne connais pas les gosses. T'as une idée de ce qui peut se passer dans sa tête, en ce moment ? Sans compter que si jamais elle en parle à ses parents...

  Grégoire se lève. Il va prendre sur son bureau une enveloppe vert pâle qu'il tend à Mathilde en se rasseyant. "Qu'est-ce que c'est ?" demande Mathilde. Elle n'a qu'à lire, répond-il, et il retourne l'enveloppe pour lui montrer l'adresse. Penché contre son épaule, il lit en même temps qu'elle. Lorsqu'elle repose la lettre sur ses genoux et le regarde, il ne sait vraiment plus à quoi s'attendre.

  "C'est toi qui lui as dit d'écrire poste restante ?"

  Pas mécontent de lui mais avec le sentiment d'une vague faute, il essaye un sourire gêné :

  "C'est moi... enfin c'est Louise, quoi... Mais tu vois que ce n'est pas si grave que ça ; elle le prend comme un jeu, en fait.

  — Un drôle de jeu, si tu veux mon avis... Écoute, Greg, tu sais bien que ce n'est pas possible qu'elle y croie vraiment ; et si elle n'y croit pas, tu t'es demandé ce que représente pour elle cet inconnu à qui elle est en train d'écrire ? Tu appelles ça un jeu, toi ? la pauvre Agathe, elle ne doit même plus savoir où elle en est ! Je trouve ça pervers, moi, Greg... Tu es en train de te faire plaisir en jouant avec une pauvre gamine. D'ailleurs, j'ai du mal à comprendre ce que tu y cherches...

  — Mais à elle aussi ça lui fait plaisir, la preuve !

  — Justement ! C'est ça que je trouve malsain ! Et tu penses poursuivre votre petite correspondance factice jusqu'à ce qu'elle soit consommable ?

  — Là, c'est vraiment de la méchanceté gratuite, Mathilde ; comme si j'avais pensé à ça !"

  La réponse de Mathilde l'atteint, cinglante, tandis qu'il va reposer la lettre sur le bureau : "Malheureusement on ne pense jamais à tout, mon cher..."

  Et d'un large mouvement étudié, elle croise haut ses jambes, enfoncée dans le cuir moelleux des coussins.

 

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