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Trois coussins jaunes

 

 

 

VI

 

  D'habitude sa mère revient plus tôt le mercredi. Elle profite souvent des souplesses de l'horaire à la carte pour passer la fin de l'après-midi avec sa fille et ne pas la laisser seule toute la journée. Agathe, qui entend la voiture manœuvrer dans l'impasse, est toujours en bas pour l'accueillir. Aujourd'hui, elle n'était pas encore rentrée.

  "Agathe ?... Tu es là, mon chat ?"

  De sa chambre Agathe perçoit le piétinement sec des talons de sa mère sur le carrelage de l'entrée et elle devine exactement tout ce qu'elle fait : là, elle vient de poser son sac à main et les clefs de la voiture sur la commode, repoussant tout le fourbi qui l'avait envahie depuis la veille ; et là, elle va ouvrir la penderie pour suspendre son manteau ; maintenant elle est dans la cuisine ; elle se fait réchauffer un café, comme toujours lorsqu'elle revient avant six heures ; Agathe entend tinter la casserole sur la grille de la gazinière et puis le crissement du briquet électrique ; et puis elle retourne dans l'entrée pour aller aux WC pendant que ça chauffe ; ah non, elle s'est arrêtée :

  "Agathe ?...

  — Je suis là, Maman ; je descends."

  Agathe replie vite dans leur enveloppe les deux lettres de Louise, les range dans le coffret à fleurs et referme à fond son tiroir. Elle se regarde dans le miroir rond près de sa fenêtre pour vérifier que ses yeux ne sont plus trop rouges et elle descend l'escalier tranquillement.

  "Ah... tu étais là. Qu'est-ce que tu faisais là-haut ?"

  Sa mère l'embrasse sur les dernières marches et elle n'a pas besoin de lever les bras pour lui prendre le cou : comme ça, elles ont toutes les deux la même taille.

  "Je rangeais, Maman ; Cécile est venue tout à l'heure.

  — Cécile est venue ? Mais je croyais que c'était toi qui allais chez elle ?

  — Si, on est allées chez elle, mais après on est venues ici. On était allées au Jardin des plantes demander si on avait retrouvé Louise.

  — Sous la pluie... C'est malin !... Oh, mince, mon café !"

  Toutes deux se précipitent à la cuisine, juste à temps pour éteindre sous le café qui commençait à bouillir.

  "Et alors, demande sa mère, installée devant sa tasse, on l'a retrouvée ?

  — Non, elle n'y est pas ; elle est perdue pour de bon."

  Agathe fait beaucoup trop grincer sa chaise sur le sol en s'asseyant face à sa mère.

  "Mon pauvre chat... Oncle Charles t'en achètera une autre, va, tu sais bien ; il te l'a promis dimanche."

  Agathe regarde les petits carreaux vert tendre et rose de la toile cirée :

  "Je sais, Maman."

  Puis elle repousse la chaise brusquement et s'enfuit dans sa chambre car elle ne sait pas si elle va rougir ou pleurer, peut-être les deux à la fois.

 

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