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Trois coussins jaunes

 

 

 

V

 

  C'est le tour d'Agathe d'aller chez Cécile, ce mercredi-là. Il tombe une petite pluie fine comme hier mais Agathe s'en fiche ; elle pense à la lettre de Louise et se demande si elle va en parler à Cécile ; elle serait bien embêtée Cécile de savoir que Louise a encore écrit, elle ne pourrait plus rien dire car ce n'est plus une farce cette fois-ci : Louise était vraiment à Pornic puisqu'il y a le cachet de la poste et qu'Agathe y était aussi, qu'elle a failli la rencontrer sur la plage avec son oncle et sa mère. Tout en marchant, le visage un peu renfrogné à cause de la pluie et aussi parce qu'elle réfléchit à tout ça, Agathe se dit que maintenant elle est certaine de retrouver Louise, Louise a promis de revenir et même Lucie est d'accord ; elle se rend compte qu'elle n'en veut pas du tout à Lucie de lui avoir pris sa poupée ; si elle rencontrait Lucie, elle aimerait bien devenir son amie parce que Lucie a bien pris soin de Louise, qu'elle a trouvé que c'était une belle poupée — tandis que Cécile, c'est pas sûr qu'elle trouve que Louise est une belle poupée, elle dit que Nunuche est mieux, et même de Nunuche elle s'en occupe pas vraiment. Avant de traverser le boulevard Dalby, au feu, en relevant la tête pour guetter le vert, Agathe sent soudain, sur son visage ruisselant, que la pluie a redoublé depuis quelques minutes ; le poids de son manteau de laine grise commence à la gêner aux épaules et elle se met à courir pour arriver chez Cécile.

  Il n'y a pas d'escalier pour aller dans la chambre de Cécile ; Cécile habite un appartement : on monte l'escalier avant d'arriver chez elle ; Agathe trouve toujours cela bizarre. Et la chambre de Cécile n'est pas du tout comme la sienne ; elle est toute petite avec une fenêtre au ras du mur comme si le mur n'était pas plus épais que la fenêtre. Mais près de cette fenêtre, sur le mur du fond, il y a un petit bureau-secrétaire en bois blanc avec toutes les affaires de Cécile, et sur le divan, à l'entrée, tout contre la porte, Nunuche et Claudie sont assises entre les coussins, jambes écartées. Cécile est toute seule aussi le mercredi, comme Agathe, ses parents ne rentrent que le soir et elles jouent à être des dames qui se rendent visite : à cinq heures Cécile lui fait un goûter qu'elle apporte sur un plateau pour écouter de la musique sur le mange-disques dans la chambre. Mais pour le moment il n'est que deux heures, elle vient seulement d'arriver.

  "Tu veux t'essuyer les cheveux ?" demande Cécile qui a rapporté une serviette-éponge de la salle de bains. Elles rient comme des folles toutes les deux en frictionnant le crâne d'Agathe, enveloppé dans la grande serviette jaune.

  "Mais arrête !" crie Agathe.

  Cécile s'assied sur le lit en pouffant :

  "T'as l'air d'un hérisson qui sort de la piscine..."

  Agathe ne rit plus. Elle déteste être brusquée et secouée comme ça et Cécile va toujours trop loin dans leurs jeux. Elle n'aime pas non plus se sentir ébouriffée. En tout cas elle n'a plus froid maintenant, au contraire, la chaleur de sa tête lui semble avoir envahi tout son corps. Elle commence à démêler ses cheveux avec la brosse de Cécile qu'elle a prise sur le secrétaire ; ça tire un peu mais pas trop parce qu'elle n'a plus les cheveux longs. A présent calmée, Cécile vient vers elle pour l'aider.

  "Non, refuse Agathe, laisse-moi ; je préfère le faire toute seule. Mais comme Cécile insiste, elle l'écarte d'un coup de coude : Laisse-moi, je te dis, sinon je te dirai pas quelque chose..."

  Déçue, Cécile va se rasseoir sur le lit ; elle prend Nunuche et lui arrange ses nattes ; elle laisse passer un bon moment avant de se décider à demander :

  "Qu'est-ce que tu ne me diras pas ?

  — Rien, fait Agathe qui a fini de se coiffer et feint de chercher où ranger la brosse sur le bureau.

  — Mais si ! dit Cécile.

  — Je te le dirai tout à l'heure, réplique Agathe, inflexible, en venant s'asseoir près d'elle ; qu'est-ce qu'on fait cet après-midi ? on ne peut pas sortir, il pleut à torrents..."

  Penchée sur Nunuche qu'elle écrase à moitié sur ses genoux, Cécile lève les yeux vers le jour gris de la fenêtre : la petite bruine insidieuse a repris, mouillant les vitres de gouttelettes brillantes minuscules.

  "Si tu me le dis, je te dis ce qu'on fait," insiste Cécile qui n'a pas la moindre idée de ce qu'elles pourraient faire aujourd'hui.

  Soulagée d'avoir ce prétexte pour céder, Agathe remonte derrière son oreille la mèche humide qui lui chatouillait la joue :

  "Bon, ben alors je te le dis : Louise m'a écrit une autre lettre hier ; tu vois que c'était pas une farce."

  Elle se sent un peu frustrée d'avoir dit cela comme ça, tout simplement ; elle avait l'impression de détenir une nouvelle d'une importance énorme, un secret qu'elle portait en elle depuis hier soir ; et voilà qu'elle l'avait dit et que ça devenait tout à fait ordinaire, comme si elle avait annoncé que sa cousine lui avait écrit, ou une copine. Même la surprise de Cécile, qui la regarde sans rien dire, ne lui paraît pas justifier d'avoir trahi son secret. Alors, puisqu'elle a commencé, elle se lance, s'efforce par un flot de détails de regonfler un peu l'événement ; et elle se prend au jeu, et cela devient à nouveau quelque chose d'extraordinaire à tel point que Cécile l'écoute maintenant bouche bée :

  "... et tu sais, je connais aussi la fille qui l'a prise : elle s'appelle Lucie ; elle habite à Nantes. Elle a dit qu'elle me rendrait Louise parce qu'elle a déjà plein d'autres poupées et qu'elle ne veut pas que je sois malheureuse. Et Louise aussi a dit qu'elle reviendrait. Tu vois bien que c'est vrai puisqu'elle était à Pornic en même temps que moi !

  — Comment tu sais qu'elle était vraiment à Pornic ? l'interrompt Cécile, agacée de l'avantage que vient de prendre Agathe.

  — T'es bête, tiens, ou tu le fais exprès ? C'était marqué sur l'enveloppe !"

  Cécile perd un point : elle n'y trouve rien à redire. Elle s'allonge en arrière sur le lit et réinstalle Nunuche près de Claudie, prenant tout son temps pour disposer la robe en corolle. D'une vive torsion des hanches, Agathe se retrouve à plat ventre auprès d'elle et reprend :

  "Tu verras que Louise va revenir, elle reviendra quand je voudrai !

  — Tu feras comment pour la faire revenir ?"

  Agathe hésite ; va-t-elle lâcher l'autre révélation, celle qui assénera à Cécile le coup définitif ? Elle se redresse, s'assied comme tout à l'heure sur le bord du divan. C'est Cécile maintenant qui est à plat ventre, jambes en l'air. Le regard buté d'Agathe reste perdu dans la lumineuse grisaille des vitres :

  "Eh ben, je lui écrirai de revenir."

  Elle sent tressauter le lit lorsque Cécile, d'un bond, revient à son côté.

  "Tu sais où lui écrire !

  — Evidemment, laisse tomber Agathe de ses hauteurs triomphales ; là où elle m'a dit : à la poste restante ! Je lui ai déjà écrit hier."

  Malgré le plaisir que lui procure un court instant l'air abasourdi de Cécile, Agathe regrette déjà sa victoire trop facile ; elle aurait voulu parler à une amie, se confier, trouver la complice qui partagerait les doutes et les joies de sa merveilleuse aventure. Elle-même, depuis hier soir, ne parvenait pas à se persuader que tout cela était vrai et elle aurait voulu qu'on l'aide, qu'on croie un peu avec elle. Mais elle sait bien que Cécile maintenant, comme les choses ont tourné, fera exprès au contraire de ne rien croire, qu'elle va recommencer à lui sortir ses histoires de farce et tout ça ; elle la connaît bien, Cécile. D'ailleurs, pourquoi elle réfléchit comme ça depuis cinq minutes en faisant semblant de regarder dehors ? C'est pour pas lui parler. Mais justement voici que Cécile parle ; elle n'a même pas l'air fâché du tout ou vexé ; elle tire sa jupe écossaise sur ses genoux, la tend comme si elle voulait y faire des poches ; elle dit qu'elle vient de trouver ce qu'elles allaient faire cet après-midi : elles iront au Jardin des Plantes voir si le gardien a retrouvé Louise

  "Comme ça, on sera sûres, au moins, fait Cécile qui s'est déjà levée et tire son amie par la main ; s'il l'a retrouvée, c'est que toutes les lettres sont pas vraies, c'est quelqu'un qui les a envoyées...

  — Et s'il ne l'a pas retrouvée ?

  — Alors peut-être que c'est vrai, on verra..., concède Cécile.

  — C'est pas la peine d'y aller, je sais qu'elle n'y est pas, rétorque Agathe qui ne s'est toujours pas levée. De toute façon il pleut...

  — T'as peur de la pluie, alors ? Cécile se met à sautiller en tirant la main d'Agathe : Poule mouillée ! poule mouillée !

  — Non, je n'ai pas peur de la pluie, dit Agathe, on n'a qu'à y aller si tu veux."

 

  Il n'y a personne au Jardin des Plantes avec ce temps-là, pas un bruit, aucun de ces cris d'enfants — auxquels souvent d'ailleurs se mêlaient aussi leurs voix -, de ces claquements précipités de course dans les allées asphaltées qui constituaient à leur insu l'univers sonore de leurs jeux. Les feuillages lustrés des grands rhododendrons et des magnolias, d'où la pluie glisse goutte à goutte dans un étrange silence, les dominent de leurs masses sombres, éclatantes, comme s'ils n'attendaient qu'elles. Le jet du grand bassin continue sans raison de lancer vers un ciel chargé d'eau sa propre pluie absurde que personne ne regarde ni n'entend. Agathe et Cécile, que la perspective de leur démarche avait excitées pendant tout le trajet, ont cessé de rire et de parler haut comme tout à l'heure dans la rue. Elles ont aussi ralenti l'allure en pénétrant dans le parc et se poussent plutôt l'une l'autre maintenant à continuer.

  "C'est toi qui lui demanderas, hein ? fait Cécile à voix basse,  collant son épaule contre celle d'Agathe.

  — Pourquoi pas toi ? dit Agathe ; c'est toi qui as eu l'idée.

  — Oui, mais c'est ta poupée, non ?"

  Elles se remettent à marcher vers la maison du gardien, là-haut, à l'autre bout du jardin désert, tantôt à droite, tantôt à gauche de l'allée selon que l'une ou l'autre presse un peu plus sa compagne. Elles rient parfois tout bas, bêtement, la tête rentrée dans les épaules, du frottement grinçant de leurs imperméables de plastique chaque fois que leurs bras se frôlent. L'imperméable, c'est à Cécile ; elle en a deux mais a gardé le rose pour elle et Agathe a pris le transparent ; on peut les plier en boule et ça fait comme un petit sac que l'on ferme avec un bouton pression.

  Ce parc elles en connaissent par coeur tous les chemins et les détours mais aujourd'hui il leur paraît plus grand que d'habitude, et les arbres, parfois centenaires, encore plus hauts. Agathe a du mal à croire que c'est à ces canards-là, qui nagent, indifférents au temps qu'il fait, dans les rivières, qu'elles ont donné à manger si souvent.

  "Il est drôle le parc, comme ça, quand on est toutes seules," confie-t-elle à Cécile.

  Cécile hausse les épaules :

  "Ben non, qu'est-ce qu'il a de drôle ? Il est seulement sous la pluie...

  — Oui, mais on est toutes seules, insiste Agathe.

  — ça évidemment ! Tu crois que les gens vont se promener quand il pleut ? Même que si ma mère ou la tienne savaient qu'on est là, tu parles qu'elles en feraient une tête !"

  Agathe préfère se taire. Elles sont arrivées devant la maison du gardien, une sorte de grand chalet de briques avec des balcons de bois sculpté. Près de la porte vitrée un panneau indique "Gardien" et en dessous "Objets trouvés" ; Agathe ne l'avait pas remarqué la dernière fois, sans doute parce qu'elles étaient avec le monsieur.

  "Allez, frappe !" commande Cécile ; et Agathe n'ose pas ne pas frapper, et le carreau fait le même bruit de verre sourd que l'autre fois, et elle est bien obligée d'attendre qu'on ouvre maintenant — Cécile est restée un peu en retrait : elle est toute seule devant la porte. Puis elles entendent des pas à l'intérieur et elle prépare la phrase qu'elle va dire à la femme du gardien ; elle y pensait déjà en remontant l'allée. Mais lorsque la porte s'ouvre ce n'est pas la femme qu'elle voit, c'est lui, le gardien, avec ses longues moustaches grises comme un garde champêtre (elles l'appellent comme ça toutes les deux : "le garde champêtre") et sa phrase ne va plus. Il a l'air étonné de les voir et recule d'un pas pour qu'elles puissent se mettre à l'abri sous l'auvent, mais elles n'ont pas bougé.

  "Eh bien, les petites, c'est pour quoi ? fait-il. Restez pas là vous tremper !"

  Agathe avance un peu et Cécile la suit mais elles reçoivent quand même de la pluie.

  "C'est pour ma poupée, monsieur... Vous n'auriez pas trouvé une poupée dans le parc la semaine dernière ?... Elle s'appelle Louise.

  — Elle m'a pas dit son nom, reprend le gardien, mais j'en ai trouvé une, oui. Si tu me disais plutôt à quoi elle ressemble ?"

  Mais Agathe ne dit plus rien : les yeux gonflés de larmes tièdes qui vont couler sur son visage avec la pluie, elle s'applique à respirer très fort pour ne pas pleurer. Alors Cécile intervient :

  "C'est une poupée en chiffon, monsieur, avec des cheveux en laine et une robe bleue ; on l'a perdue la semaine dernière.

  — Ah ben oui, c'est bien celle-là... Mais vous n'avez pas dû la chercher longtemps, dites donc : je l'ai retrouvée par terre derrière le séquoia, elle aurait crevé les yeux d'un aveugle !

  — Si, on a cherché, c'est vrai, répond Cécile très à l'aise maintenant que la conversation est engagée. Y a même un monsieur qui est arrivé et qui a cherché avec nous. C'est lui qui nous a dit de venir ici et de laisser notre nom, enfin son nom à elle..."

  Le gardien vient de remarquer la figure renfrognée d'Agathe qui n'a pas réussi à dominer ses pleurs et que secouent des sanglots spasmodiques ; d'une main sur la  nuque il l'attire à lui et lui flatte gentiment les épaules :

  "Mais faut pas pleurer comme ça, ma petite ! Puisque je te dis qu'on l'a retrouvée ! Faut pas se mettre dans des états pareils.

  — Elle est... où ? articule Agathe entre deux hoquets.

  — Ah... mais c'est que je ne l'ai plus, ma pauvre ! On est venu la prendre pour toi hier. C'était pas ton Papa ? Un monsieur brun avec un manteau noir ? Il a dit qu'il venait la chercher...  c'était bien ça il me semble : poupée de chiffon, robe bleue... enfin telle qu'il me l'a décrite il n'y avait pas à se tromper. De toute façon des poupées comme ça... Ben, je la lui ai donnée, moi !"

  Puis comme Agathe reste le fixer de ses grands yeux noirs embrumés, il lui donne une légère tape sur la joue :

  "Allez, va ! Elle est peut-être déjà rendue chez toi, tu verras..."

  Agathe fait demi-tour, suivie de Cécile. Elle entend vibrer les carreaux de la porte qu'on reclaque derrière elle. Elle ne pleure plus du tout ; elle descend l'allée luisante d'un pas rapide, saccadé ; puis Cécile la rattrape :

  "Tu vois qu'elle est retrouvée... Pourquoi tu pleurais ? T'es pas contente qu'elle soit retrouvée ?"

  Mais elle sait bien qu'elle dit ça pour ne pas parler d'autre chose.

  "Si, je suis contente, lâche Agathe au bout d'un moment de silence. On n'a qu'à rentrer chez moi, c'est plus près."

 

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