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Trois coussins jaunes

 

 

 

IV

 

  La semaine a passé comme les autres ; Agathe est allée à l'école ; est rentrée chez elle; est retournée à l'école. Elle était seulement un peu inquiète, toute la journée du jeudi, parce qu'elle n'était pas sûre que Cécile, devant les copines, ne parlerait pas de la lettre ; mais Cécile n'a rien dit. Dimanche son oncle est venu déjeuner à la maison et a promis de lui acheter une nouvelle poupée ; et sa mère a dit qu'elle avait de la chance d'avoir un oncle comme ça, qu'elle devrait le remercier au lieu de faire cette tête-là. Alors Agathe a dit : "Merci, oncle Charles", sans lever le nez de son assiette et sa mère n'était pas très contente. Pendant qu'ils prenaient le café elle est partie regarder "Rick Hunter, inspecteur choc" à la télé du salon et a entendu qu'ils parlaient d'elle à voix basse ; puis ils se sont remis à parler tout haut. Pourquoi tenaient-ils tant que ça à lui racheter une poupée alors qu'elle savait bien, elle, que Louise n'était pas perdue ? Ensuite ils étaient partis tous les trois se promener à Pornic dans la nouvelle voiture de son oncle ; il faisait tellement beau qu'on aurait dit que c'étaient encore les vacances ; elle avait couru dans le sable et puis ils avaient pris un chocolat dans une pâtisserie sur le port ; c'était vraiment dommage que Cécile n'ait pas pu venir avec eux.

  Mais Cécile, elle va la revoir demain, parce qu'elles vont l'une chez l'autre tous les mercredis et que c'est le tour de Cécile demain. Se voir à l'école, ça ne compte pas ;  elles ne sont pas toutes seules à l'école, c'est pas vraiment fait pour parler. Elle pense à tout ça en marchant dans la rue d'Allonville sous la petite pluie fine qui s'accroche à son manteau de laine grise ; heureusement qu'elle est presque arrivée. Elle doit encore se hausser sur la pointe des pieds pour mettre la clef dans le verrou de la porte — dans un an ou deux elle sera assez grande, dit sa mère, en attendant il faut quand même fermer le verrou. En poussant la porte elle entend tous les prospectus tombés derrière glisser sur le carrelage mais elle va suspendre son manteau humide avant de les ramasser. Il fait chaud chez elle, on est content de rentrer prendre un bon chocolat, même si le ciel tout gris oblige presque à déjà allumer dans la cuisine. Pendant que son lait chauffe — elle l'a mis tout doux, en veilleuse, pour être sûre qu'il ne se sauve pas — elle va en vitesse faire pipi, inquiète tout de même pour le lait. C'est en revenant à la cuisine qu'elle voit la lettre sous la porte, parmi les journaux ; il y en a plusieurs autres aussi mais elle a reconnu l'enveloppe bleue. Elle a beau la tirer délicatement, il n'y a rien à faire : lorsqu'elle a refermé la porte tout à l'heure l'enveloppe a frotté sur la trace mouillée de ses pieds ; elle est déjà toute salie. Avec la manche de son pull elle essaie de la sécher et ça étale l'eau encore davantage : l'adresse fait une grande traînée d'encre diluée comme sur un tableau mal effacé ; alors elle la tamponne doucement contre sa jupe mais c'est trop tard. Et puis voilà qu'elle entend le lait monter sur les bords de la casserole ; elle court à la cuisine, coupe le gaz, mais c'est trop tard aussi : ça continue à déborder, même le gaz éteint, sous ses yeux impuissants. Alors elle s'active, méthodiquement, comme une petite femme qui sait ce qu'elle doit faire ; repousse la casserole, éponge le lait brûlant et rince longuement l'éponge sous le robinet ; elle sort son bol du placard et prépare calmement son chocolat avec le restant de lait, puis commence à couper des tartines. Elle mange en contemplant l'enveloppe souillée près d'elle sur la table ; elle ne mange pas plus vite que d'habitude. Après avoir tout rangé, elle prend l'enveloppe et son cartable pour monter dans sa chambre.

  Assise sur le divan, elle a seulement allumé la lampe de chevet sur sa table de nuit ; comme il fait encore jour ça n'éclaire presque pas. Elle était sûre que c'était une lettre de Louise, c'est le même papier bleu et c'est écrit pareil ; c'est sûrement le papier à lettres de la petite fille ; ça commence aussi pareil :

 

  Ma chère Agathe,

  Tu dois penser que je t'ai oubliée depuis la semaine dernière mais ce n'est pas vrai. Il m'est arrivé bien des aventures et je n'ai pas eu tellement le temps d'écrire mais je me dis tous les soirs que tu dors sans moi et ça me rend malheureuse. Moi je dors dans le lit de Lucie, c'est la petite fille chez qui je suis et elle est tellement gentille qu'elle a dit qu'elle ne me garderait pas pour ne pas te faire de la peine plus longtemps. De toute façon elle a plein d'autres poupées et je ne m'ennuie pas avec elles. Moi, je ne voudrais pas partir tout de suite parce que j'ai vu tellement de choses en une semaine que je crois qu'il me faudra encore quelques jours pour voir le reste. Les parents de Lucie ont une maison au bord de la mer où on est allés samedi et dimanche. Je n'ai rien vu pendant le voyage parce qu'elle m'avait cachée dans son sac à cause de ses parents. Une fois arrivés elle m'a emmenée sur la plage où il n'y a que du sable comme dans le bac du Jardin des Plantes mais beaucoup plus doré et plus fin ; tu l'as peut-être vu aussi. Et puis elle m'a montré la mer, mais je savais déjà que ça existait puisqu'on en parle tout le temps. En rentrant à la maison son père m'a vue parce qu'elle n'avait pas fait attention ; elle a trouvé un mensonge parce qu'elle ne pouvait pas dire que j'étais là depuis dimanche dernier ; elle a raconté qu'elle m'avait trouvée sur la plage et ses parents ont dit que j'étais une belle poupée. En rentrant à Nantes, le soir, j'ai pu rester derrière dans la voiture avec Lucie et tu ne peux pas imaginer comme c'était beau : j'ai vu des champs partout et de grands arbres au soleil couchant ; on allait très vite ; comme il faisait déjà presque nuit en arrivant toute la ville était illuminée comme le boulevard près de chez toi l'année dernière à Noël ; Lucie m'a dit que c'était comme ça tous les jours et qu'on retournerait à la mer le week-end prochain pour qu'elle puisse me montrer aussi des bateaux. Ne crois pas que je ne pense pas à toi malgré tout ce qui m'arrive ; si tu savais comme je serais heureuse d'avoir de tes nouvelles ! Je me doute bien que tu as envie de m'écrire mais Lucie ne veut pas que je te donne son adresse, alors elle a eu une autre idée : son père reçoit des lettres à la poste restante, elle est allée une fois les chercher avec lui ; elle dit qu'on peut faire la même chose, tu n'as qu'à m'écrire à la poste restante à Nantes, elle ira chercher les lettres le mercredi après-midi. Je serais vraiment contente si tu pouvais le faire.

Ta poupée toujours fidèle

Louise.

  Agathe n'en revient pas ; c'est la première fois qu'elle reçoit une lettre aussi longue ; et puis sans se l'avouer, depuis qu'elle en avait parlé à Cécile, elle ne croyait plus vraiment à la lettre de Louise, bien qu'elle ne sache toujours pas comment l'expliquer. Les jours passant, elle avait même fini par ne plus se poser la question, résignée à la perte de Louise, et la lettre flottait dans une irréalité de plus en plus lointaine. Elle ne l'avait relue qu'une fois depuis : dimanche après-midi après que son oncle ait proposé de lui racheter une poupée ; en y cherchant la justification de son refus tacite de voir remplacer Louise, tous les arguments de Cécile lui étaient revenus à l'esprit et elle avait remis la lettre dans sa boîte sans y avoir trouvé le réconfort espéré. Et voici que Louise écrivait de nouveau ! Non seulement elle écrivait mais elle indiquait à Agathe le moyen de lui répondre et Agathe savait déjà ce qu'elle allait lui dire : elle lui demanderait simplement quand elle devait revenir à la maison ; on verrait bien alors si Louise était perdue ou non et elle saurait peut-être par quel mystère sa poupée pouvait lui écrire de telles lettres.

  Agathe est déjà debout. C'est en remettant la lettre dans son enveloppe toute salie — mais maintenant ça n'a plus d'importance -, qu'elle remarque le cachet de la poste : Pornic ! Elle comprend tout à coup que Louise a écrit de là-bas, dimanche, alors qu'elle aussi y était ; que c'est à Pornic que se trouve la maison de Lucie et qu'elle aurait aussi bien pu les rencontrer sur la plage. Découvrir qu'elles ont été si proches avant-hier donne une nouvelle réalité à ces lettres — comment pourrait-ce être une simple farce puisqu'elle a failli rencontrer Louise là-bas ? En se mordant la lèvre, comme elle fait toujours quand quelque chose la tracasse, Agathe va s'asseoir à son bureau et sort du tiroir son beau papier à lettres. Avant de commencer à écrire, bien qu'elle soit seule dans la maison, elle va regarder dans l'escalier et pousse, pour bien la fermer, sa porte un peu gauchie. Puis elle se rassied. Elle met sa belle feuille avec des fleurs sur le côté et arrache une page de son cahier de brouillon. Quand Cécile saura ça ! C'est pour cela qu'elle préfère écrire tout de suite, parce que si elle attend d'aller chez Cécile demain pour tout lui raconter, elle n'aura peut-être plus envie d'écrire du tout ; et puis comme Lucie ira mercredi chercher la lettre il faut qu'elle l'envoie dès aujourd'hui. Alors elle prend son stylobille transparent — celui où il y a des paillettes argentées qui nagent à l'intérieur — mais elle ne trouve rien pour commencer et se décide à ressortir la lettre de Louise ; elle va écrire comme Louise :

 

  Ma chère Louise,

  Moi non plus je ne t'oublie pas ; tu n'auras qu'à demander à Cécile : on a parlé de toi tout le mercredi après-midi et Nunuche était là aussi. Cécile n'a pas voulu croire que c'était toi qui avais écrit la lettre, mais moi je le croyais et je suis bien contente que tu m'en aies écrit une autre parce que maintenant elle ne pourra plus rien dire. Je t'écris sur mon beau papier à lettres que j'ai eu pour mon anniversaire, mais d'abord je fais un brouillon. Moi aussi j'étais à Pornic dimanche, avec Maman et oncle Charles. Quand je pense que tu y étais en même temps et que tu t'es promenée sur la plage comme moi, je n'en reviens pas. Maman et oncle Charles auraient fait une drôle de tête si on t'avait retrouvée là-bas ; ils sont persuadés que tu es perdue pour de bon, mais ce n'est pas de leur faute parce que je ne leur ai pas dit que tu m'as écrit et que je sais où tu es. De toute façon ils ne voudraient pas le croire ; ils diraient comme Cécile et je n'ai pas envie qu'ils disent ça. Mon oncle voudrait m'acheter une autre poupée pour me consoler ; moi, je ne veux pas mais je ne peux pas non plus lui dire. Il faudrait que tu reviennes vite, autrement il l'achètera. Tu peux dire à Lucie que je ne suis pas en colère contre elle, même si elle m'a fait de la peine au début, parce qu'elle est gentille et s'occupe bien de toi. Je voudrais seulement qu'elle te laisse revenir quand tu auras vu tout ce que tu voulais voir. J'espère qu'elle ne t'empêchera pas. Dans ta prochaine lettre, dis-moi quand tu reviendras et je t'attendrai. Je t'aime moi aussi.

Agathe.

 

  Agathe se redresse pour relire sa lettre avant de la recopier ; elle jette un rapide coup d'œil à son réveil : six heures et demie ! Il faut  se dépêcher avant que sa mère n'arrive si elle veut pouvoir la poster. Sur le papier à fleurs elle s'applique tellement que son écriture est moins belle qu'au brouillon et ça la fait s'appliquer encore davantage, et c'est encore pis, mais elle n'a pas le temps de recommencer, et puis elle ne va pas gâcher une nouvelle feuille ; alors elle continue à écrire et c'est beaucoup mieux. Elle rédige l'enveloppe avec hésitation, d'après les quelques indications de Louise : "Mademoiselle Louise Templon ; Poste Restante ; Nantes". Elle n'est pas tout à fait sûre que ça soit cela qu'il faut mettre lorsqu'on écrit à une poupée ; par précaution elle ajoute son adresse à elle au dos de l'enveloppe comme sa mère lui a appris à le faire. Puis elle descend prendre un timbre dans la petite bonbonnière de porcelaine sur la commode de l'entrée.

 

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