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Trois coussins jaunes

 

 

 

III

 

  "Si tu veux, je te prête Nunuche pour toute la semaine, dit Cécile ; j'ai encore Claudie à la maison, je peux te prêter Nunuche.

  — Non, je ne veux pas, fait Agathe.

  — Mais si : comme ça t'auras une poupée en attendant qu'on retrouve la tienne ; ou peut-être que ta mère t'en achètera une autre...

  — Je ne veux pas une poupée, fait Agathe, tu ne comprends jamais rien : je veux Louise."

  Elles sont assises en tailleur l'une en face de l'autre sur le divan d'Agathe où ça fait un grand creux ; près d'elles il y a leurs cartables ouverts et leurs cahiers d'Histoire ; adossée au mur, entre les coussins jaunes, Nunuche les regarde apprendre leur leçon. Elles ne sont pas près de commencer ; Agathe est tout excitée ; c'est Cécile qui la met en colère, pas vraiment en colère mais enfin c'est vrai qu'elle comprend rien.

  "Toi, de toute façon, avec n'importe quelle poupée t'es contente ; tu t'en fiches de Nunuche, c'est pour ça que tu me la prêtes.

  — Non je m'en fiche pas ! rétorque Cécile ; d'abord, c'est pour ça que je l'ai amenée, je l'emmène toujours avec moi ! Je l'aime bien, Nunuche.

  — Moi aussi, je l'aime bien, concède Agathe parce que Nunuche est près d'elle et aussi parce qu'elle ne tient pas à envenimer la dispute qu'elle a suscitée. Ce n'est pas pour ça que je n'en veux pas.

  — Et pourquoi que t'en veux pas ? C'est une poupée comme les autres, Nunuche.

  — Louise n'est pas comme les autres, fait Agathe à mi-voix. Et, comme Cécile ne répond rien, elle la regarde droit dans les yeux et ajoute : elle est pas comme les autres ; elle m'a écrit une lettre."

  Elle savoure l'effet de sa révélation pendant le long silence qui suit ; puis Cécile se ressaisit :

  "ça n'écrit pas les poupées ; c'est pas vrai.

  — Si, elle m'a écrit, répète Agathe.

  — Fais voir, alors, si c'est vrai."

  Agathe se lève, debout sur le lit, et saute vers son bureau. Elle parle vite maintenant, oubliant toutes ses résolutions de prendre Cécile de haut :

  "Tu vas voir ! J'ai reçu sa lettre hier. Je suis sûre que c'est de Louise, tu sais : elle parle de Riri et tout, et puis de ma chambre ; elle parle de toi aussi."

  Elle a ouvert son tiroir ; sans sortir la boîte de carton à fleurs roses, pour pas que Cécile la voie, elle tire la lettre qui est sur le dessus et revient sur le lit. Cécile lui fait une place près d'elle et elles lisent. C'est Agathe qui tient la lettre ; Cécile s'appuie des deux mains sur son épaule, la tête contre la sienne, et elle prononce à voix basse les phrases sans reprendre son souffle. Quand elle arrive au bas de la page, Agathe lit tout haut : "Ta poupée qui t'aime, Louise" ; et avant que Cécile, qui tend la main, ait pu la saisir, elle replie la lettre dans l'enveloppe et va la ranger dans le tiroir.

  "C'est pas Louise, fait Cécile sans bouger du lit ; elles n'écrivent pas les poupées ; on va pas croire ça, on n'est plus des bébés.

  — Et qui c'est, alors ?" réplique Agathe en revenant s'asseoir.           Bien qu'elle ne veuille pas le montrer à Cécile son incrédulité l'a tout de même ébranlée ; elle faisait semblant de croire à la lettre de Louise et tant qu'elle n'en avait parlé à personne elle y croyait pour de bon ; mais Cécile a dit exactement ce qu'elle se disait aussi depuis hier soir ; c'est pour ça qu'elle en veut à Cécile, qu'elle est presque sur le point de pleurer ; elle croit jamais à rien, Cécile.

  "Qui c'est ? insiste Agathe car elle sait bien que son amie ne pourra pas répondre. Elle répond pourtant sans se démonter :

  — J'sais pas, moi ! C'est peut-être une farce..."

  Un sanglot monte à la gorge d'Agathe mais elle a le temps de dire, sourcils froncés, avec obstination :

  "Mais non, c'est pas une farce !" puis elle n'essaie plus de retenir ses larmes.

  Alors Cécile devient vraiment gentille — c'est sa meilleure amie, Cécile -, elle regarde glisser quelques grosses larmes sur les joues mates d'Agathe et elle voudrait bien être brune comme elle et avoir la même peau bronzée ; elle se rapproche sur les genoux, en tortillant la taille, et trouve juste la chose qu'il fallait dire, sans même savoir qu'il fallait dire cela, par hasard, mais elle le dit tout doucement et avec conviction :

  "Tu sais, c'est pas très grave si c'est pas Louise... même si c'est une farce. On n'a qu'à faire comme dans les histoires, où tout ce qui arrive n'est pas vrai ; on dira que c'est la lettre de Louise."

  Agathe laisse venir un sourire et renifle ; elle ne pleure jamais longtemps, Agathe, mais lorsqu'elle a pleuré elle est triste longtemps après, même si les gens pensent qu'elle a oublié.

  "Tu le diras à personne, hein, que Louise a écrit ; tu me le jures ? à personne à l'école ?

  — Je te le jure, craché !" répond Cécile, soulagée d'avoir consolé son amie ; mais il reste quelque chose de trouble au fond d'elle-même à propos de cette lettre et finalement l'idée qu'elle a donnée à Agathe l'arrange bien elle aussi. Tout le sommier tressaute lorsqu'elle prend appui sur ses mains pour se remettre en tailleur ; Nunuche vacille et pique du nez lentement ; c'est Agathe qui la redresse. Cécile paraît soudain débordante d'énergie, tire son cahier devant elle, tourne les pages jusqu'à la leçon sur les Egyptiens qu'elles doivent apprendre pour demain ; il est moins beau que celui d'Agathe son cahier ; sur celui d'Agathe il y a un dessin des Pyramides et une image en couleurs d'un sarcophage qu'elle a collée.

  "Allez, on fait l'Histoire maintenant!" commande Cécile.         Docilement Agathe s'installe en face d'elle ; le cahier entre les jambes, elle se met à lire.

  "C'est toi qui poses les questions, reprend Cécile en fermant son propre cahier ; moi j'ai déjà appris hier soir... Alors, tu les poses ?

  — Qu'est-ce qu'une "pyramide" ? dit Agathe après avoir cherché un moment.

  — Une pyramide, c'est..., commence Cécile, cherchant l'inspiration au plafond ; puis d'un ton plus bas de conspirateurs unis dans le partage d'un même dangereux secret : tu crois qu'elle est où, maintenant ?

  — Ben, elle est chez la petite fille, évidemment ! répond Agathe, ses grands yeux noirs étonnés d'une telle question.

  — Mais alors, pourquoi tu ne vas pas la chercher ?"

  Agathe affronte son amie d'un regard durci par le défi, sourcils froncés :

  "Je ne peux pas : j'ai pas son adresse."

 

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