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Trois coussins jaunes

 

 

 

II

 

  Il vient de commencer à ranger ses provisions lorsque la sonnette retentit. Une fois par mois il fait des courses au supermarché ; ça tombe généralement le mardi parce qu'il termine plus tôt ce jour-là, vers cinq heures, et qu'il vaut mieux éviter les foules du samedi. Ce n'est pas qu'il ait grand chose à acheter, lorsqu'on vit seul les commerçants du quartier suffisent ; cela tiendrait plutôt du rite, une manière de scander la vie, ou du besoin de faire délibérément ce que d'autres font par nécessité. Une deuxième fois on sonne, nerveusement. Il n'a même pas retiré son manteau — il faut si peu de temps pour ranger le contenu de deux sacs de plastique, d'autant moins qu'il n'y a pratiquement que des bouteilles ; il a refait sa provision d'alcools. A la porte, on insiste."Ce n'est tout de même pas déjà Mathilde, pense-t-il, à peine six heures et demie..." Sans vraiment se presser il se dirige vers la porte, c'est-à-dire qu'il a trois pas à faire pour traverser la minuscule entrée.

  "Ah ben, dis donc ! fait Mathilde, t'es complètement sourd ou quoi ?"

  Elle entre directement dans le salon, se débarrasse de son imper sur le canapé, lui tend un paquet blanc en forme de pyramide :

  "Tiens !  je nous ai pris deux coquilles de saumon en bas.

  — Je viens juste d'arriver, j'étais dans la cuisine...

  — C'est vrai que c'est tellement loin ! ironise-t-elle. Tu as prévu de quoi dîner, à part les coquilles ?"

  Il tient par la ficelle le paquet du traiteur et se trouve soudain ridicule, là, dans son strict manteau noir, au milieu de son salon, avec ce truc pendouillant à la main. Il suit Mathilde à la cuisine où elle continue le rangement qu'il avait entrepris après avoir étalé sur la table le reste des achats. Elle est belle tout de même avec ses cheveux mi-longs ourlés, tout en blondeur. Il a posé son paquet et reste la regarder. Il y a cette présence chez lui une fois par semaine et de temps en temps le week-end ; pourquoi pas tous les jours ?

  "Bon, tu me dis quoi préparer ?

  — C'est dans le frigo : côtes d'agneau ; il n'y a rien à préparer... Attends, je suspends mon manteau."

  Mathilde le rejoint devant la penderie, les mains derrière le dos :

  "Tu sais ce qu'on n'a pas fait ?"

  Il ne sait pas. Elle lui passe autour du cou les deux bras soyeux de son pull mohair :

  "On ne s'est pas embrassés !"

  Lorsqu'elle lui donne ses lèvres, comme cela, et l'attire contre elle de toute la force souple de son désir naissant, il ne sait pas résister à Mathilde. Enlacés ainsi tous les deux ils occupent entièrement l'étroit espace de l'entrée. (Leur première étreinte dans l'ascenseur, chez Mathilde, où la fébrilité lui avait fait soulever sa jupe avant même qu'ils eussent atteint l'étage...). Il l'entraîne doucement vers la chambre, de biais, leurs deux bouches toujours collées l'une à l'autre, tels deux siamois voués à des locomotions de crabes. Sous une pression plus forte il étouffe les sourds murmures de ses protestations rieuses. Elle se laisse emporter. Comme ils heurtent, à l'entrée de la chambre, le montant de la porte, elle tente une résistance ultime, implorant :

  "Greg... il est sept heures ! Le dîner...

  — Qui dort dîne, réplique-t-il inflexible.

  Échappant à ses bras elle s'abat sur le lit, les mains tendues vers lui :

  — Ah bon, parce qu'on va dormir ?

  Assis à la petite table de la cuisine, face à face, ils ont entamé les coquilles de poisson. Il y a longtemps qu'ils ne mangent plus dans le salon où c'est toute une installation de table pliante et de fauteuils à déplacer. Il pourrait, avec son salaire de chef d'agence maintenant, chercher un appartement plus spacieux, mais il s'est habitué à celui-ci ; ses deux pièces lui suffisent amplement, il ne reçoit jamais ; et Mathilde, ça ne la dérange pas de manger à la cuisine, lui non plus ; ils mettent simplement une nappe sur le formica et se dressent une table un peu coquette.

  Elle ne s'est pas rhabillée ; elle a seulement passé son peignoir de bain en éponge rouge — celui qu'elle prend d'habitude après sa douche parce qu'il convient mieux à sa chevelure blonde — et lui a laissé le vieux, à rayures. ça fait un moment qu'il rumine ça dans sa tête, puis il finit par le dire :

  "Tu sais que j'ai rencontré une petite fille très mignonne dimanche dernier ?"

  Il guette la réaction de Mathilde qui poursuit méthodiquement la récupération des derniers fragments de son saumon sur la feuille de salade.

  "Une petite fille très mignonne... au Jardin des Plantes. J'étais repassé à l'agence prendre un dossier l'après-midi. Tu vois ce qui arrive quand tu n'es pas là...

  — Tu veux que je te réponde quoi ? fait Mathilde sans lever les yeux ; rien ne t'empêche d'occuper tes dimanches à draguer au Jardin des Plantes ; si tu n'as rien d'autre à faire...

  — Elle était sur un banc à pleurer avec une copine, continue-t-il.

  — Le Saint-Bernard des cœurs ! fait Mathilde.

  — Sois pas bête... Tu sais quel âge elle a ?

  — Pas loin de seize ans, je suppose, non ?

  — La moitié. Je t'ai dit que c'était une petite fille ! Elle pleurait parce qu'elle avait perdu sa poupée. Je suis allé avec elle le signaler au gardien. Elle était vraiment amusante ; toute brune, comme une petite souris bavarde... Elle m'a raconté des tas d'histoires sur sa poupée, il n'y avait plus moyen de l'arrêter. Elle s'appelle Agathe ; je dois dire qu'elle m'a bien plu...

  — Eh ben ! t'as encore pas mal d'années de vieux garçon devant toi si tu veux attendre ton Agathe !"

  Avec une lenteur étudiée Mathilde vient d'entrouvrir le peignoir sur la plénitude dorée de ses deux seins :

  "Tu préfères vraiment les petites filles ?" demande-t-elle, appuyant le "vraiment" d'un regard qui en dit long sur l'idée qu'elle se fait de la réponse.

  Il se lève, passe derrière elle et referme le peignoir, affectant de rester insensible à la pesanteur libre de la poitrine qu'il frôle sous le tissu éponge :

  "On ne peut rien te dire, Mathilde. Je vais faire cuire nos côtelettes... Il n'y a rien de mal à consoler une fillette qui a perdu sa poupée ; si je ne peux même pas me permettre ça..."

  Elle se retourne sur sa chaise tandis que le beurre commence à grésiller dans la poêle. Il discerne dans ses yeux comme l'ombre d'une alarme :

  "Je n'ai pas dit que c'était mal, Greg ! Pourquoi tu le prends comme ça ? C'est très bien ton histoire... du moment que tu t'en tiens au sauvetage des poupées... — Elle rit comme il aime la voir rire — Allez, viens."

  Elle ne relâche l'étreinte autour de son cou qu'au moment où une inquiétante fumée monte de la poêle derrière eux. C'est lui qui sert, et comme ils n'ont pas pensé à mettre chauffer les haricots verts ils décident de s'en passer.

  Tu sais, reprend-il après un long intervalle de mastication silencieuse, si le temps se maintient comme ça j'irai bien à la mer ce week-end ; Pornic, par exemple. ça te tenterait ?

  — Pas ce week-end, dit-elle faisant non de la tête. Je ne suis pas là.

  — Mais on ne se voit jamais ! Depuis six mois, on ne se voit plus ! A part ces rendez-vous hebdomadaires de fonctionnaires... J'ai l'impression d'avoir une femme mariée pour maîtresse, moi. C'est pas très drôle, tu sais.

  — Ah... mais tu n'avais qu'à rester dans mon agence ! Tu m'aurais vue tous les jours comme avant !... Pendant les heures de bureau, ajoute-t-elle dans un sourire malicieux. Voilà ce que c'est que d'obtenir de l'avancement !... Non, sérieusement, ce week-end je ne peux pas.

  — Tu ne peux vraiment pas ?... Bon, hé bien j'irai seul, de toute façon ça ne sera pas la première fois.

  — Tu peux toujours demander à ta petite copine de te prêter une poupée," lance Mathilde.

  Il la sent aussitôt tellement regretter ce stupide persiflage qu'il n'a pas le cœur de lui en vouloir.

 

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