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Trois coussins jaunes

 

à une petite souris de Cleden

 

 

I

 

  Agathe a décacheté l'enveloppe, soigneusement, à l'aide d'un petit couteau pointu de la cuisine. Elle ne reçoit jamais de lettres d'habitude, sauf pendant les vacances, lorsque les copines qui sont parties lui écrivent, ou alors de sa cousine d'Avignon mais pas plus de deux ou trois fois par an car le plus souvent elle lui parle au téléphone : leurs mères s'appellent presque toutes les semaines. Pourtant c'est bien une lettre pour elle, avec son nom :

Mademoiselle Agathe Templon

3 bis Impasse Philibert

44000 NANTES.

  Elle vient de la trouver en rentrant de l'école. C'est forcément elle qui trouve le courrier puisqu'elle rentre la première ; sa mère n'est jamais là avant 7 heures-7 heures et demie. Elle le met bien en évidence sur la commode de l'entrée, près du téléphone, avec les prospectus des supermarchés et les journaux de petites annonces. Aujourd'hui, il n'y a rien que cette lettre pour elle. Avant même de retirer son manteau elle a posé son cartable contre un pied de la table de cuisine et a pris le petit couteau dans le tiroir pour l'ouvrir. Mais au moment de la lire elle se ravise ; elle met d'abord chauffer le lait pour son chocolat puis reste le surveiller, debout près de la gazinière, tout en lisant. C'est écrit sur du joli papier bleu avec un minuscule bouquet de fleurs roses en haut à gauche :

  Ma chère Agathe,

  Je sais que tu as dû t'inquiéter et être bien malheureuse lorsque tu ne m'as pas retrouvée dimanche au Jardin des Plantes. Moi aussi j'en ai gros sur le coeur, mais j'avais pris cette décision depuis longtemps ; je n'attendais qu'une occasion favorable et c'est dimanche dernier qu'elle s'est présentée. Lorsque tu m'as laissée sur le banc pour aller donner du pain aux canards avec ton amie, une autre petite fille est venue ; elle a tourné autour du banc et m'a regardée longtemps avant de se décider à m'emporter. Je me suis laissée faire, bien que son action ne soit pas très belle, parce que c'était l'occasion rêvée et qu'elle m'a parlé vraiment gentiment en me promettant de m'emmener en voyage avec elle. Je voyais bien que je lui plaisais. Sur le coup je n'ai pas pensé à la peine que j'allais te faire. J'espère que tu me comprendras : depuis que j'existe je n'ai rien vu d'autre que ta maison et la rue qui mène au Jardin des Plantes. Je pressens bien, d'après les histoires que tu me lis le soir, que le monde doit être beaucoup plus grand et plus beau. Tu pourras le voir un jour, toi, mais moi ? Lorsque tu atteindras l'âge de partir à ton tour, tu m'auras sans doute oubliée et je ne quitterai plus le dessus de ton lit dans ta chambre d'autrefois. On n'a jamais vu de grandes filles partir de chez elles en emmenant leur poupée. Ne m'en veux pas de te dire cela ; même si tu ne me crois pas ne proteste pas : j'en suis sûre. J'ai appris des choses moi aussi. Tu te souviens de Riri, le vieux baigneur en celluloïd de ta mère, que Cécile a cassé ? c'est lui qui me l'a raconté, ça se passe toujours comme ça. Alors j'ai eu envie de partir un peu, pardonne-moi ; mais je reviendrai très vite ; et puis je t'écrirai, je t'écrirai tout ce qui m'arrive pour que tu saches que je pense à toi.

Ta poupée qui t'aime,

Louise.

 

  Complètement absorbée par la lecture d'une lettre si surprenante et si longue, Agathe n'a pas vu le lait monter dans la casserole ; c'est le grésillement du liquide en ébullition sur les parois brûlantes qui l'avertit ; elle a tout juste le temps de couper le gaz pour éviter la catastrophe. Elle sort du placard le grand bol de porcelaine blanche de son goûter, la boîte de Van Houten, le sucre, et se prépare avec application, comme tous les jours, un chocolat bien mousseux. Elle retourne dans l'entrée suspendre son manteau et s'assied à sa place habituelle, la lettre dépliée près d'elle sur la toile cirée. Elle commence à boire son chocolat.

  Louise lui a écrit ; elle sait très bien pourtant que les poupées n'écrivent pas ; mais c'est bien une lettre de Louise et elle dit exactement ce qu'Agathe aurait voulu qu'elle dise ; et tout ce qu'elle dit correspond exactement à ce qui s'est passé dimanche au Jardin des Plantes. C'est là qu'elle va jouer et retrouve ses copines lorsqu'elle n'a pas classe et qu'il fait beau ; c'est tout près de chez elle, elle n'a qu'à suivre la rue d'Allonville, c'est à cinq minutes. C'est là qu'elle a perdu Louise dimanche dernier. Cécile avait apporté de vieilles croûtes de pain et elles étaient parties les lancer aux canards et aux cygnes, profitant de ce que le gardien était retourné dans sa maison. En revenant sous le grand tulipier où elles avaient laissé Louise et Nunuche — Nunuche c'est la poupée de Cécile — elle avait constaté que Louise avait disparu ; Nunuche était toute seule sur le banc. Avec Cécile elles avaient cherché pendant au moins une demi-heure, sous les bancs tout autour, dans les buissons derrière, elles avaient même regardé dans les arbres. Pourtant elle était certaine de l'avoir laissée là ; elle apporte toujours sa poupée quand elle vient, pour lui faire prendre l'air, qu'elle ne reste pas enfermée toute la journée à la maison. Et puis Louise aime bien rencontrer Nunuche ; elles s'ennuient moins toutes les deux pendant qu'Agathe et Cécile vont jouer ; elles ne peuvent tout de même pas rester constamment avec leurs filles ! Quand elle avait compris que Louise était vraiment perdue, elle avait senti les sanglots lui monter dans la gorge, elle s'était assise sur le banc pour pleurer. Cécile s'était assise près d'elle, Nunuche sur les genoux, sans trop savoir quoi faire. C'est alors que le monsieur était arrivé ; elle n'avait même pas entendu son pas sur le gravier ; il lui avait presque fait peur. "Ben alors, qu'est-ce qui ne va pas ?" avait-il dit doucement. En relevant la tête elle avait vu ce grand manteau noir devant elle et Cécile balançait toujours ses jambes sous le banc, et elle continuait à pleurer. "Qu'est-ce qui ne va pas ?" avait répété le monsieur en s'accroupissant. Agathe lui avait expliqué qu'elle avait perdu Louise et que c'était sa seule poupée parce que Riri, maintenant, on l'avait mis au grenier dans un carton, il était complètement démantibulé à cause de Cécile qui lui avait fait faire de la gymnastique. Agathe pleurait aussi parce que les gens, dans le parc, allaient et venaient comme avant, sans se soucier d'elle, et les trois garçons, là-bas près de l'étang aux canards, ceux qui étaient venus les embêter tout à l'heure lorsqu'elles lançaient du pain, se poursuivaient en criant autour du séquoia géant comme pour la narguer ; même Cécile ne comprenait pas : elle restait là, jambes ballantes, la bouche ouverte comme une idiote, sans rien faire pour elle.

  "Elle était comment ta poupée, avait demandé le monsieur en lui prenant la main ; c'était une belle poupée ?"

  Agathe avait hoché la tête à plusieurs reprises, reniflant par à-coups.

  "Mais elle était comment ? avait repris le monsieur.

  — En chiffon, avait fait Agathe qui avait maintenant cessé de pleurer ; en chiffon avec des cheveux rouges, enfin roux, quoi ; et puis tu sais elle a une robe bleue avec des fleurs blanches jusqu'aux pieds ; elle a une autre robe aussi, pour l'hiver, c'est du velours marron avec de la dentelle ; celle-là c'est maman qui l'a faite ; et puis...

  — Elle est grande ? l'avait interrompue le monsieur.

  — Elle a trois ans, avait dit Agathe ; c'est déjà grand pour une poupée."

  L'homme avait souri ; il s'était relevé pour s'asseoir près d'elle ; il avait posé sur le banc sa mallette de cuir noir et elles s'étaient poussées un peu toutes les deux, Cécile et elle, pour lui faire de la place. Elle était toute prête maintenant à bavarder.

  "Ce n'est pas son âge que je te demande, avait repris le monsieur — et quand il avait commencé à parler le sourire était parti de ses lèvres mais on voyait bien qu'il était resté dans ses yeux -, je te demande si elle est grande : est-ce que c'est une grande ou une petite poupée ?

  Agathe avait tendu sa main à la hauteur du siège sans une hésitation :

  — Comme ça ; elle arrive juste là... Nunuche est un peu plus grande ; mais ça veut rien dire la grandeur des poupées, y'en a même des toutes petites, j'ai une copine à l'école...

  — Bon, écoute, avait dit le monsieur, on va la chercher ensemble tous les trois; elle n'est sûrement pas très loin ; ça ne se sauve pas les poupées.

  — ça sert à rien, on a déjà cherché partout", avait rétorqué Agathe d'un ton péremptoire et Cécile avait même ajouté en regardant le bout de ses pieds qu'elle balançait toujours : "ça sert à rien."

  "Alors on va demander aux garçons qui jouent là-bas ; ils ont peut-être vu quelque chose ; c'est peut-être eux qui l'ont prise pour te faire une farce... Vous les connaissez ?

  — Non c'est pas eux ! avait fait Agathe du même ton sans réplique ; ils étaient avec nous près de l'étang, même qu'ils n'arrêtaient pas de faire sauver les canards pour qu'on donne pas du pain."

  Le monsieur avait réfléchi un moment. Agathe attendait en le regardant. Avec ses cheveux bruns taillés court et sa tête un peu comme un rectangle, il ressemblait au collègue de sa mère qui venait quelquefois la chercher le soir à la maison ; sauf que l'ami de sa mère il n'avait pas de manteau noir, et sauf qu'il restait jamais avec Agathe parler de sa poupée ou d'autre chose. Parfois il n'entrait même pas ; il klaxonnait seulement dans sa voiture et sa mère, qui était déjà prête depuis longtemps, enfilait en vitesse son manteau, se penchait pour embrasser Agathe et lui dire d'être sage, elle n'allait pas rentrer tard, elle avait préparé tout son repas sur la table de la cuisine, il fallait pas qu'elle oublie de fermer le gaz. Ce monsieur-là, il était bien plus gentil — c'était gentil de les aider à chercher Louise, même si ça ne servait à rien parce qu'Agathe, maintenant, était persuadée qu'on l'avait volée ; il y a plein d'enfants qui n'ont pas de poupées aussi belles, elle le savait bien ; il y en a qui sont méchants aussi, qui feraient ça rien que par méchanceté, des jaloux.

  Alors le monsieur avait dit : "Bon, si vous êtes sûres que ce n'est pas eux, il ne nous reste plus qu'une chose à faire : on va aller voir le gardien du parc et lui donner le signalement de Louise, comme ça, si jamais il la retrouve ou si quelqu'un la lui rapporte, il te préviendra tout de suite. Tu es d'accord, Agathe ?

  — Oui je suis d'accord, avait fait Agathe en se levant. Le gardien, il habite la grande maison là-haut près des serres ; c'est lui qui soigne les animaux."

  Ils étaient partis tous les trois chercher le gardien, en contournant l'étang. Le monsieur marchait vite, bien qu'il fît attention à régler son allure sur celle des deux fillettes. Cécile et Agathe faisaient les plus grandes enjambées qu'elles pouvaient mais devaient tout de même trottiner parfois pour rester à sa hauteur. Cécile tenait Nunuche sous le bras comme un sac ; elle s'en fichait à moitié de Nunuche, Cécile ; il y avait des jours où elle s'occupait même pas d'elle.

  "Il est chez lui, on le sait, reprenait Agathe essoufflée ; on l'a vu remonter tout à  l'heure avant de donner à manger aux canards. Il veut pas qu'on leur donne à manger, lui, c'est interdit. Alors on le surveille."

  Le monsieur avait ralenti pour attendre Cécile qui suivait sans beaucoup de conviction ; il regardait Agathe. Elle avait sautillé trois quatre fois pour le dépasser et marchait maintenant presque devant lui à reculons tout en parlant :

  "Tu crois que c'est mauvais, toi, de leur donner à manger ? Ils ont faim, tu sais : dès qu'on leur jette un bout de pain ils sautent tous dessus en même temps ! Nous, on les lance dans l'eau, comme ça ils nagent. Hein que c'est pas mauvais ?... Peut-être que Louise est déjà chez le gardien ? Et si quelqu'un lui a rapportée en croyant qu'on l'avait oubliée sur le banc ?

  — Je n'en sais rien, avait répondu le monsieur sans qu'Agathe comprenne bien s'il parlait des canards ou de Louise ; peut-être..." Il avait repris son allure normale depuis que Cécile les avait rejoints.

  "C'est là, avait fait Cécile en montrant la porte vitrée vert clair encadrée de glycine. Le monsieur s'était retourné vers elle :

  — Tiens !... Tu sais parler toi aussi ?"

  Le carreau avait tremblé comme s'il allait tomber de l'autre côté lorsqu'il avait frappé. Personne ne venait, alors il avait fait une drôle de grimace, sourcils haussés, les coins de la bouche tirés vers le bas, en hochant plusieurs fois la tête. Elles avaient ri toutes les deux et lui avait souri juste au moment où une dame ouvrait la porte. Il était aux serres, son mari, s'ils voulaient absolument le voir ; mais le monsieur avait dit qu'il ne voulait pas le déranger, que ce n'était pas la peine, et il avait tout expliqué à la femme. Pendant tout le temps qu'il parlait elle s'essuyait les mains sur son tablier ; à la fin elle s'était tournée vers Agathe : "C'est à toi la poupée ?" Agathe avait fait oui de la tête. La dame était rentrée chez elle ; elle était revenue sur le pas de la porte avec un crayon et un calepin :

  "Écoute, ma petite, c'est mon mari qui s'occupe de ça d'habitude ; tu vas me laisser ton nom et me dire où tu habites ; on récupère tous les jours des tas de choses dans ce parc ; si on retrouve ta poupée on préviendra ta maman."

  Agathe n'avait pas aimé qu'on l'appelle "ma petite", mais elle avait donné son nom et son adresse que la dame écrivait dans son calepin. Le monsieur penchait la tête pour la regarder faire comme s'il avait eu peur qu'elle se trompe ; puis il avait remercié et ils étaient partis. Au croisement de la grande allée qui va vers la grille il leur avait dit au revoir à toutes les deux mais Agathe avait bien vu que c'était surtout pour elle. Elles étaient restées là tandis qu'il s'éloignait à grands pas au soleil. Un peu plus loin, avant de sortir, il s'était retourné pour leur faire un petit signe de la main ; Agathe et Cécile avaient aussi agité leur main, puis elles étaient rentrées goûter à la maison.

  Agathe a terminé son chocolat. Elle pose son bol dans l'évier, range tout comme d'habitude, essuie la table. Elle reprend son cartable et la lettre avant de monter dans sa chambre. Dans l'escalier elle se demande si elle ne va pas téléphoner tout de suite à Cécile pour lui dire que Louise a écrit. Elle a bien envie de le faire parce qu'elle n'en reviendra pas Cécile, et puis elle a besoin de le dire à quelqu'un ; ça sert à quoi que Louise ait écrit si personne ne le sait ? A sa mère, elle ne peut pas le dire : elle n'était déjà pas très contente, avant-hier, lorsqu'Agathe lui a raconté l'histoire avec le monsieur au Jardin des Plantes, mais il fallait bien qu'elle la raconte pour expliquer comment elle avait perdu Louise; ce coup-ci, avec la lettre, elle va carrément se moquer d'elle, ou alors elle ira chercher on ne sait quoi parce qu'Agathe aura reçu cette lettre, elle ne voudra jamais croire que c'est de Louise ; elle est toujours comme ça, sa mère, elle se méfie de tout.

  Dans sa chambre Agathe allume la lampe de son petit bureau où elle pose la lettre. Dans le coin, sur le dessus de lit en patchwork du divan, il y a les trois coussins jaunes alignés contre le mur ; mais ça n'est plus comme hier : ça ne lui fait plus rien de constater que Louise n'est pas là à sa place habituelle ; au contraire, elle est même heureuse ; les autres filles ont peut-être des poupées dans leur chambre mais des poupées toutes normales, il y en a plein comme ça dans les magasins ; la sienne elle est partie et elle lui écrit, même si ce n'est pas elle qui écrit. Pourtant elle aimerait bien téléphoner à Cécile ; elle la verra demain Cécile, toute la journée même puisque c'est mercredi, elle doit venir jouer chez elle et aussi apprendre la leçon d'Histoire pour jeudi ; mais c'est long jusqu'à demain.

  Agathe reprend la lettre et s'allonge à plat ventre sur son lit. Elle sort doucement la feuille de l'enveloppe et recommence à lire. Elle a une belle écriture, Louise, des lettres toutes rondes et bien formées un peu comme la maîtresse lorsqu'elle écrit au tableau ; c'est facile à lire. Elle aimerait bien lui répondre mais Louise n'a pas donné d'adresse ; sur l'enveloppe il y a seulement le cachet rond de la poste : 44 NANTES RP. "RP", qu'est-ce que ça veut dire ? Elle réfléchit à une lettre dans sa tête ; elle imagine que Louise serait contente aussi de recevoir de ses nouvelles ; elle lui dirait : "Ma chère Louise,... J'ai bien reçu ta lettre et cela m'a rassurée de savoir que tu n'étais pas perdue et que tu n'étais pas restée toute seule dehors la nuit dans le froid et sous la pluie. Je veux bien que tu voyages un peu avec l'autre petite fille qui t'a prise, mais pas trop longtemps. C'est pas drôle de ne plus avoir de poupée dans sa chambre. Je t'écris sur le lit, près des coussins où tu dors d'habitude mais tu n'es pas là ; ça me rend triste. J'espère tout de même que tu t'amuses bien et qu'elle est gentille avec toi... Je ne dirai pas à Maman que tu m'as écrit parce qu'elle ne voudra pas le croire et que c'est un secret pour nous deux seulement. Mais peut-être que je le dirai à Cécile, et peut-être que Nunuche serait contente d'avoir aussi de tes nouvelles ; c'est pour ça que je le dirai à Cécile quand elle viendra demain ; elle n'a pas besoin de le savoir aujourd'hui..."

  ça ne sert à rien de penser à une lettre puisqu'elle n'a pas l'adresse de Louise ; ce n'est pas comme les lettres au Père Noël qu'on donnait aux parents ; là, c'est vraiment Louise qui a écrit ; elle existe, Louise ; et même si elle donnait la lettre à sa mère elle ne saurait pas où l'envoyer ; mais elle ne peut pas la donner à sa mère.

  Agathe se relève. Dans le tiroir de son bureau il y a une boîte plate en carton recouverte d'un papier à fleurs roses ; c'est là qu'elle range son courrier, toutes les lettres des copines, il y a en au moins dix ; elle met par-dessus la lettre de Louise et referme le tiroir. Demain elle la montrera à Cécile.

  "Agathe ! Tu es là, mon chat ?"

  Elle n'a même pas entendu la voiture, ni la porte d'entrée. Heureusement qu'elle avait eu le temps de ranger la lettre ! Elle jette un coup d'oeil à son réveil sur l'étagère : il est sept heures moins le quart. Agathe dévale l'escalier. En bas, sa mère accroche son manteau aux patères du couloir ; elle a posé son sac sur la commode du téléphone qui sert de fourre-tout et de vide-poche : il y a des papiers partout, des vieilles lettres, des factures d'électricité, des adresses griffonnées sur des feuilles déchirées ; tous les soirs elle pousse un peu tout ça pour faire une place à son sac sans jamais se soucier de ranger quoi que ce soit.

  "Maman..." commence Agathe en sautant les dernières marches ; puis elle se souvient qu'elle s'est promis de ne rien dire à sa mère ; et alors elles s'embrassent simplement comme tous les soirs ; sa mère la serre contre elle tandis qu'Agathe, des deux bras, se suspend à son cou et respire un peu la fraîcheur du dehors dans ses cheveux et la trace encore vivace de ce parfum qu'elle aime bien. Elle est contente que sa mère se parfume comme ça et se maquille comme une dame.

  "Maman, Cécile vient demain ; on va faire nos devoirs ensemble. Elle pourra manger à la maison ?

  — Bien sûr qu'elle pourra, pourquoi veux-tu ? Mais j'espère que vous ferez quand même vos devoirs !... Tu es allée chercher le pain ?

  — Ben non, tu ne m'as pas dit d'en chercher... il en restait encore à la cuisine.

  — Mais si ; y en aura pas assez pour demain matin ! Je t'avais laissé un mot... Tiens, le voilà. Faut que tu m'aides un peu, tu sais.

  — Je sais, Maman. J'y vais, il est pas encore sept heures. Alors Cécile peut venir manger demain ?"

  Sa mère se brosse les cheveux devant la glace — elle aime bien aussi les longs cheveux châtains de sa mère — et repose la brosse sur la commode pour fouiller son sac :

  "Mais oui... Tiens voilà dix francs.

  — Je pourrai nous acheter des gâteaux ?

  — On verra... Je te laisserai de quoi. Allez, va, ça va fermer."

 

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